SECTION.808 – ENQUÊTE SPÉCIALE : L’engagement dans la musique

Par Lou-Marco Crepelle

Pour mon mémoire/enquête de fin de Bachelor à l’ISCPA Lyon, j’ai choisi de traiter de l’engagement militant dans la musique en répondant à la question :

Comment la musique contemporaine porte-t-elle les luttes politiques et sociales ?

La réponse ne venait pas des livres, mais des gens qui la vivent. J’ai donc rencontré six acteurs : un rappeur, une danseuse, une photographe et programmatrice, une DJ fondatrice d’associations, et deux journalistes. Chacun raconte comment l’engagement prend forme – sur scène, dans les espaces qu’on crée, dans les images qu’on capte, dans les histoires qu’on choisit de raconter.

Ce podcast en trois épisodes est le fruit de ces rencontres. Le premier interroge les artistes et leur devoir d’engagement. Le second découvre les créateurs qui construisent des alternatives. Le troisième examine le rôle des médias dans la transmission de ces messages politiques.

Toutes les interviews ont été réalisées et enregistrées par moi-même.

Bonne écoute !


Tu as apprécié mon travail d’enquête ? Tu as des questions ou des remarques constructives ?
Fais-le moi savoir en écrivant un commentaire ou en message sur Instagram (@808marcopolo) !


ÉPISODE 1 – Les artistes doivent-ils s’engager ?

Dans ce premier épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me suis demandé : faut-il que les artistes prennent position ? Faut-il que leur voix dépasse la scène pour toucher le réel ?

À travers les témoignages du rappeur lyonnais Dr Kyle et de la danseuse Juliette, j’explore cette tension fondamentale : le droit à la liberté artistique face au devoir de responsabilité citoyenne. Dr Kyle voit l’engagement comme une nécessité vitale, tandis que Juliette défend le droit des artistes à rester silencieux. Entre dénonciation des violences policières et liberté créative, comment prendre la parole sans risquer sa carrière ? Et jusqu’où peut-on aller sans se mettre en
danger ?

Un premier épisode pour poser les bonnes questions. Les réponses, elles, sont plus complexes qu’elles ne le paraissent.

Transcription écrite épisode 1 (par chapitre)

Quand on parle d’artistes engagés, on pense souvent à leurs textes, à leurs paroles revendicatrices.
Le 113 qui dénonce le racisme et le mépris de classe, Médine qui dénonce l’islamophobie ou plus récemment Theodora qui défend le féminisme et dénonce l’extrême droite.
Mais est-ce que l’engagement d’un artiste, ça s’arrête là ? Au micro ? Sur scène ?

Dans cet épisode, je veux explorer une question plus complexe : qu’est-ce que ça veut dire, pour un ou une artiste, de s’engager politiquement et socialement, au travers de son art et en dehors ?
Est-ce que dénoncer les violences policières dans un texte suffit, ou est-ce que l’on attend des artistes qu’ils lient leur profession à leur rôle de citoyen, qu’ils aillent manifester, militer, qu’ils créer des associations ?

Et surtout : est-ce que les artistes ont un devoir d’engagement ?
Ou est-ce qu’ils peuvent exister simplement pour faire danser les gens et les émouvoir, sans porter le poids du monde sur leurs épaules ?

Pour répondre à ces questions, j’ai rencontré deux artistes aux visions différentes : le rappeur lyonnais Dr Kyle, qui abordent frontalement les thèmes sociétaux dans ses textes, et Juliette, danseuse qui m’a aidé à comprendre que l’engagement artistique peut se faire dans la musique comme dans le danse, et souvent plus qu’on ne le pense.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 1 : Les artistes doivent-ils s’engager ?

Il y a de ces artistes pour qui l’engagement n’est pas un choix, c’est une évidence.
Dr Kyle fait partie de ceux-là, et c’est la première chose qu’il m’a expliqué lorsque l’on s’est rencontré.

« Je pense que c’est une question de survie de parler de politique. Moi je suis assez sérieux là-dessus, c’est pas une question de « je me donne un genre, ouais moi mon créneau c’est de parler politique ». Pas que tu sois obligé de parler de politique quand t’es artiste. Par contre, je pense que c’est important quand t’es un être humain de parler de politique. Parce que sinon ça va te tomber dessus un moment donné. »

Dr Kyle

Pour lui, l’engagement politique n’est pas une posture d’artiste, c’est avant tout un devoir de citoyen.
Pour son cas, c’est un devoir qui vient de son histoire familiale, des « traumas générationnels » pour le citer, et de cette conviction profonde que si on laisse le pouvoir aux mauvaises personnes, on finira par en payer le prix.

« Et ça, j’en ai l’intime conviction que si tu laisses faire d’autres gens, si tu crois que ce n’est pas ton affaire, un jour ou l’autre, si tout le monde fait comme toi, tu vas te retrouver enfermé dans un camp. »

Dr Kyle

Cette phrase, elle m’a marqué.
Parce qu’elle dit quelque chose de fort : l’engagement, ce n’est pas un luxe, c’est de ne pas s’engager qui en est un.
Ne pas parler, ne pas agir, c’est ne pas se protéger et laisser le champ libre à ceux qui veulent nous opprimer.
Et justement Dr Kyle ne se contente pas de rapper, il agit aussi.
Rien que le 1er mai dernier, il a joué sur un char de la CNT en pleine manifestation.
Une anecdote qui restera gravée dans sa mémoire, et qu’il me raconte avec le sourire.

« C’est fou ! On a joué sur un char mouvant au milieu de la manif’, on a rappé sur le Pont de Bellecour. On vit des moments marrants quand même ! C’est pas tout un chacun qui peut vivre ça, c’est coolc c’est un méchant privilège en vrai. On a fait une arrivée à Bellecour sous les gaz lacrymo, j’ai vu une charge de CRS derrière mon public, alors que j’étais en train de rapper. C’est particulier. »

Dr Kyle

Mais il nuance aussi.
Parce que militer quand on est artiste, c’est compliqué.
Tu ne peux pas faire grève comme un ouvrier.
Ton levier, c’est jouer gratuitement pour des causes qui en valent la peine.
Créer des moments fédérateurs avec des associations qui vont récolter des fonds par la billetterie et les boissons, et qui elles vont pouvoir agir toute l’année.

« Le propre d’un travailleur, ça va être de faire grève pour faire plier le capital. […] Les artistes, c’est plus compliqué. Par contre, jouer gratuitement à des endroits peut être la meilleure manière de lutter quand t’es artiste. Parce que ça re créé ce truc fédérateur de ramener des gens autour de toi, et ça permet à une association ou à un groupe militant de vendre de la bière, de vendre des boissons et de renflouer les caisses. »

Dr Kyle

Malheureusement, cela a un coût.
Dr Kyle est intermittent, alors il doit jongler entre les concerts gratuits pour les assos, et les concerts payés pour survivre.
Et comme souvent, le besoin d’engagement se confronte à la réalité économique.

« Moi je suis intermittent, je vis de mon art. Donc t’es obligé de jongler en fait. Parce que si je fais que ça, je vis pas. »

Dr Kyle

[Extrait Dr Kyle – Crépuscule] « La France est un bateau pillé par des puissants, et maintenu à flots par des gens épuisés. Un monde où faut s’arracher l’bras pour pouvoir rentrer dans un moule. Puis affirmer qu’on adore ça, essayer de survivre sans amour. Répéter les mêmes complaintes en espérant qu’ça marche un jour. Dans les Années 80 j’aurais fait du Charles Aznavour. »

Mais tout le monde ne partage pas cette vision.
Pour Juliette, danseuse que j’ai interrogée, l’engagement peut être important en tant que citoyen, mais n’est pas une obligation en tant qu’artiste.

« Moi, je comprends qu’ils gardent le silence. Ils ont décidé de faire de la musique, ils n’ont pas décidé de s’engager en politique. C’est deux domaines différents. Enfin, ils ne doivent rien à personne. Je ne vois pas pourquoi ils devraient forcément afficher le soutien à telle ou telle cause. »

Juliette

Cette position, elle m’a surprise.
Pas parce qu’elle est choquante ou dénuée de sens, mais parce qu’elle est plus rare, en tout cas dans mon environnement musical.
Aujourd’hui, on a le sentiment que tout artiste qui ne prend pas position est coupable, qu’être silencieux les rend complices.
Mais Juliette défend une autre idée, celle qu’on ne peut pas forcer un artiste à s’engager.

« Ils n’ont pas demandé à être le représentant, le responsable de leurs fans. »

Juliette

Selon elle, exiger des artistes qu’ils s’engagent, c’est prendre le risque qu’ils s’engagent par pression et non réellement par choix, par conviction.
Les artistes vont prendre la parole pour plaire à leur communauté, pour cocher des cases, sans vraiment s’écouter eux-mêmes.

« Le problème aussi, c’est qu’on se retrouve avec des artistes qui vont exprimer un avis politique pour plaire à telle ou telle communauté. Pour exprimer un avis politique, il faut être libre de choisir. Et si ça devient une pression, ces artistes ne pourront plus être capables de choisir en fonction d’eux-mêmes. Ils vont faire en fonction de leur communauté aussi, et la communauté va être influencée. »

Juliette

Juliette défend aussi une autre idée, où elle rejoint certains propos de Dr Kyle, que l’engagement n’est pas toujours visible.
Il n’est pas rare que des artistes militent dans l’ombre, et dans ce cas-là, le silence ne signifie pas l’indifférence.

« Il y a des artistes qui vont dire, je suis contre ce génocide, et d’autres qui ne vont rien dire et qui vont donner des millions pour essayer d’aider des associations contre le génocide. Donc des fois c’est pas visible, mais c’est vrai. »

Juliette

Et elle va plus loin.
Pour elle, l’art n’est pas intrinsèquement politique.
On peut faire de la musique, danser, chanter, juste pour exprimer des émotions ou émouvoir les gens, sans nécessairement en faire un acte militant.

« La musique, c’est un moyen d’expression d’abord, et on n’est pas obligé d’exprimer la politique ou de ne s’exprimer qu’en politique. Je pense que la musique, ça existait avant la politique et qu’on a plein de choses à dire d’autres aussi. Parler d’émotions, de rupture, d’une soirée… On est pas obligé, ça peut être une pause dans nos vies, on est pas obligé de parler de politique, on a d’autres émotions à vivre. Non pas que ce soit mauvais de parler de politique. »

Juliette

Mais alors qui a raison ?
Dr. Kyle qui dit « c’est une question de survie » ?
Ou Juliette qui dit « ils ne doivent rien à personne » ?
La vérité, c’est peut-être que les deux ont raison. Parce que chaque artiste, dans la danse ou la musique, a son histoire, son vécu, ses combats.
Et que si on peut exiger de chaque citoyen qu’il s’engage, on ne peut pas exiger de chaque artiste le même degré d’engagement.

Ce que j’ai compris en menant ces deux interviews, c’est que l’engagement artistique ne se résume pas à crier des slogans sur un morceau.

Juliette m’a expliqué que dans la danse, où l’engagement est souvent le fruit du ou de la chorégraphe qui est ensuite mis en œuvre par les danseurs et danseuses, dans la danse, l’engagement passe par des gestes qui ne se voient pas toujours.
Par exemple, choisir un style de danse ou une personne particulière pour l’incarner, tous les deux avec leur histoire, c’est déjà politique.

« Pour le coup, si on fait du hip-hop, ou des danses urbaines en général, il faut avoir connaissance qu’il y a beaucoup de ces styles qui sont nés soit de la communauté LGBT, soit des communautés opprimées et discriminées, notamment énormément afro-américaines. »

Juliette

Pour ces danses urbaines dont elles parlent, leur création a souvent été faite en réaction à une oppression.
C’est ça l’engagement, créer des espaces de liberté, de paix, de fraternité.

« C’est énormément de danses qui ont été créées pour pallier la violence, et pour devenir une alternative à la violence pour les populations opprimées. »

Juliette

Et puis, il y a les artistes qui s’engagent par leur simple existence.
Guillaume Diop, premier danseur étoile noir de l’Opéra de Paris.
Misty Copeland, première danseuse noire aux États-Unis.
Ils n’ont pas besoin de faire des discours militants. Leur présence sur scène est déjà un acte politique.

Dr Kyle m’a lui aussi parlé de ça.
Pour lui, l’artiste ne doit pas être une idole.
Son rôle, c’est d’amener à la réflexion, de créer une énergie collective, de mentionner des auteurs dans ses textes pour que les gens aillent lire et s’éduquent.
Mais son rôle n’est pas de guider le peuple comme un prophète.

« Il faut pas mettre trop d’espoir dans des idoles en fait. La victoire, elle sera collective. Je vais parler à titre personnel. Tant mieux si ma musique, à un moment donné, peut habiller un certain moment de la révolte, mais c’est pas MOI qui vais faire la révolte. C’est nous tous, collectivement. On est pas au-dessus de la mêlée, les artistes à guider le peuple vers le bon chemin, non non non. »

Dr Kyle

Et il insiste : un message militant va de pair avec la création artistique.
Pour lui, ces deux éléments sont indissociables, et tous deux nécessaires à la création d’une œuvre de qualité.
La forme au service du fond, et inversement.

« Le rap et de manière générale l’art, quand il se veut militant, il faut pas que ça soit un tract. […] La poésie, c’est politique parce que on est censé raconter des mensonges au service de la vérité. Si on a pas le petit pas de côté, et qu’on arrive pas à créer l’imagination chez la personne en face, de voir plus loin que ce qui est devant nos yeux, on loupe quelque chose pour moi. Il faut que notre art serve à ça. À aller plus profondément dans la réalité. »

Dr Kyle

C’était le point le plus important pour moi dans ces deux interviews.
Dr Kyle et Juliette ne sont pas d’accord sur tout, mais ils partagent une conviction. L’engagement artistique ne se décrète pas, il se vit.

Que ce soit en rappant sous les gaz lacrymo, en dansant dans des spectacles sur l’immigration, en donnant de l’argent à des assos dans l’ombre, ou simplement en créant des espaces de liberté… chaque artiste trouve sa manière de porter le monde.

Alors, est-ce que les artistes ont un devoir de s’engager ?
Je pense que oui, un minimum, au vu de leur position et de la portée de leur voix.
Mais peut-être que la question n’est pas là.
Peut-être que la vraie question, c’est : comment on crée les conditions pour que les artistes puissent s’engager librement ?
Sans pression. Sans récupération. Sans que leur carrière ne soit détruite parce qu’ils ont osé prendre position.
Car c’est aussi un enjeu pour les artistes : prendre publiquement la parole pour certaines causes peut avoir de grosses conséquences.

« Parler de la Palestine à l’heure actuelle en France, c’est incroyable. On en parlera dans les livres d’histoire. Le nombre de gens qui ont perdu des carrières artistiques parce qu’ils ont parlé de la Palestine, c’est édifiant. »

Dr Kyle

Alors peut-être que notre rôle à nous, en tant que public, c’est de protéger ceux qui osent parler.
De les soutenir, de les écouter, et de ne pas exiger d’eux qu’ils soient parfaits, comme on le ferait avec n’importe quel citoyen.

Parce qu’au final, comme le dit Dr. Kyle : la victoire sera collective.
Et les artistes ne sont pas des héros solitaires. Ils sont avec nous. Dans la lutte.

Merci de m’avoir écouté. Et surtout, merci à Dr. Kyle et Juliette pour leur temps et leur sincérité.


ÉPISODE 2 – Derrière la scène : elles créent des alternatives

Dans ce deuxième épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me suis tourné vers ceux qui façonnent l’industrie musicale de l’intérieur, sans toujours être visibles : les acteurs connexes.

À travers Sibel, DJ et co-fondatrice du collectif féministe Blazing Women, et Mathilda Saccoccio, photographe et co-fondatrice du Boomrang, je découvre comment les choix quotidiens créent un monde parallèle. Comment refuser les compromis. Comment construire des espaces féministes et des lieux politiques. Par la programmation d’artistes femmes et queers, par la prise de position contre certains projets, par la documentation photographique comme acte de résistance, ces deux femmes façonnent l’identité réelle d’une industrie.

Les personnes de l’ombre sont cruciales. Elles changent les choses, lentement mais en profondeur.

Transcription écrite épisode 2 (par chapitre)

Dans le premier épisode, on s’est posé une question : est-ce que les artistes ont un devoir de s’engager politiquement ?
On a vu que la réponse n’était pas si simple, que certains comme Dr Kyle, ressentent ça comme une nécessité vitale.
Et que d’autres comme Juliette, défendent le droit des artistes à rester silencieux.
Mais la vision commune qu’on a dégagée, c’est que l’engagement ne se passe pas juste dans les chansons et sur scène.

L’engagement, il peut prendre mille formes.
Et quand on regarde l’industrie musicale de près, on se rend compte que ce ne sont pas seulement les artistes qui façonnent les messages, les valeurs, ou la direction qu’on prend.
Il y a des gens dans l’ombre, des gens qui choisissent qui joue, comment on voit les soirées, qui on filme, qui on met en avant.
Des gens qui créent les espaces où la musique se fait, et ces gens-là, ils ont aussi un pouvoir énorme.

C’est ce qu’on va explorer aujourd’hui : les acteurs et actrices connexes de l’industrie musicale.
Ces rouages invisibles mais absolument essentiels.
Pour m’éclairer sur ces sujets, je me suis entretenu avec deux personnes du milieu.
Mathilda, photographe de clubs et co-fondatrice du Boomrang.
Et Sibel, DJ et co-fondatrice de Blazing Women.
Deux femmes qui ont décidé d’utiliser leur position pour faire de l’engagement politique un acte tangible.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 2 : Derrière la scène : elles créent des alternatives

Quand on parle de photographie de club culture, on pense souvent à ces photos surexposées sur Instagram, des gens qui dansent, du flash aveuglant, une esthétique très commerciale.
C’est normal, c’est ce qu’on voit le plus.
Mais Mathilda m’a expliqué quelque chose que je ne savais pas : il existe en réalité deux mondes complètement différents dans la photographie de club culture.

D’un côté, il y a la photographie technique, commerciale, celle née à Miami dans les années 80, avec des promoteurs qui voulaient juste faire la promo de leurs soirées.
Et de l’autre côté, il y a la photographie artistique.

« Donc tu vois c’est déjà deux métiers un peu qui s’opposent, qui ne sont pas du tout les mêmes. Et du coup en termes d’esthétisme, dans les métiers un peu plus technicien de l’image, on va appeler ça comme ça même si on appelle ça un photographe… Dans le technicien de l’image, il va y avoir vraiment un esthétisme hyper corporate, hyper flashée. On n’est pas dans la recherche du beau, on est dans la recherche limite de l’information, et du souvenir à donner aux gens, et la promotion de l’événement. Alors que dans le métier de photographe artiste archiviste, il va y avoir une notion d’art, d’archive, d’essai artistique, d’esthétique, qui va être en dehors de faire plaisir aux gens et aux promoteurs d’événements, mais plus de montrer ce qui se passait à l’époque dans ce club. »

Mathilda Saccoccio

Mathilda fait partie de cette deuxième catégorie.
Elle a grandi dans les rave parties, avec des petits appareils photo argentiques, juste pour le plaisir de capturer l’instant.
Puis il y a eu la hype d’Instagram, la professionnalisation, et finalement… une crise d’identité.

Parce que plus sa carrière montait, plus elle était bookée pour des gros festivals, plus les briefs qu’elle recevait devenaient clairs : prends des photos massives, montrant qu’il y a beaucoup de monde.
Quand Mathilda, elle, veut photographier l’intimité des soirées, capturer le moment.

« Moi, j’ai toujours voulu rendre des dancefloors poétiques, même à des moments où ils ne l’étaient pas. J’ai été à des soirées qui sont absolument corporate, absolument massives, où il y a énormément de gens. Et les images que moi je pouvais donner en fait à mes clients n’étaient pas forcément représentatives de ce qui se passait. C’est aussi un peu notre travail finalement, de déguiser, de maquiller, d’esthétiser des soirées. »

Mathilda Saccoccio

À un moment, Mathilda a été confronté à une décision qui a été un véritable déclic. Une question qui a tout changé.
On lui a proposé de photographier une Boiler Room, ces soirées électro diffusée en live. Et elle a refusé.
Pourquoi ?
Parce que faire les belles images qui vont servir à remplir les salles et faire l’Instagram d’une marque rachetée par des fonds d’investissements aux valeurs contraires aux siennes ? Non, ça ne passait pas.

Alors Mathilda a compris quelque chose de fondamental : ses images ne sont pas neutres.
Elles participent à la culture, elles créent des archives, elles fabriquent la mémoire collective des soirées d’aujourd’hui.

Et cette prise de conscience de la responsabilité de son travail de photographe a changé sa manière de faire.

« Ça serait beaucoup de flemme intellectuelle que de dire que ça n’a pas d’impact. Et moi, je n’ai pas envie de rentrer dans ces circuits-là. Et si mes photos d’archives vont forcément servir, je ne sais pas, moi dans 50 ans pour quelque chose… Je n’ai pas envie d’être de ce côté-là. Voilà, donc j’ai envie d’être du bon côté du militantisme. Ça ne veut pas dire que tout photographe a intérêt d’être militant. Ça veut dire qu’il faut se rendre compte qu’à un moment tout est politique, et qu’automatiquement tes photos vont forcément servir à quelque chose. »

Mathilda Saccoccio

Elle a perdu des bookings en faisant ce choix.
Mais elle a gagné quelque chose de plus important : une cohérence. Une ligne directrice claire. Et une communauté qui respecte cette position.

Il y a une autre chose que Mathilda et Sibel partagent.
C’est une conscience féministe très aiguë.
Et dans l’industrie musicale, surtout dans la techno et l’électronique, cette conscience-là, c’est comme un acte de résistance.

Et cette résistance, pour toutes ces personnes de l’ombre dans l’industrie, elle passe par des actes de tous les jours, des choix conscients de travail.

« Pour moi c’était assez naturel de prendre, en général dans une foule, autant des personnes queers, que des personnes racisées, que des femmes. Et tu vois, moi, je prends principalement des femmes, mais sans faire exprès, même. J’ai déjà eu beaucoup de reproches, même dans les commentaires des photos chez Total Reez, de dire, « OK, Mathilda, elle ne prend que des photos de filles, c’est chiant. » Mais en fait, pour moi, je pense que c’est une façon aussi un peu provocatrice de dire, OK, on se réapproprie le dance-sport un peu comme on peut, tu vois. »

Mathilda Saccoccio

Pourquoi elle fait ça ?
Parce qu’elle voit tous les jours comment ça fonctionne. Comment dans les gros festivals, c’est encore les hommes blancs hétérosexuels qui dominent. Comment les demandes qu’elle reçoit sont révélatrices.
Par exemple, on lui demande de chercher des personnes racisées dans la foule et de les photographier pour faire croire au festival qu’il y a de la diversité. Alors qu’il n’y en a presque pas.

Et dans ce contexte, Sibel, elle, elle a créé Blazing Women. Un collectif féministe de DJs et d’artistes.
Pour Sibel, ça part d’une observation simple : les femmes artistes dans la musique électronique, elles se posent tout le temps des questions.
Et créer cette association, c’est un moyen pour elle d’aider les femmes à se sentir légitime dans la musique.

« Ça passe notamment par le collectif et le fait de vouloir m’entourer d’autres femmes DJ, et qu’on crée ensemble des projets. Les femmes artistes se remettent souvent en question, ont vraiment un gros syndrome de l’imposteur. Je l’ai beaucoup remarqué dans mon entourage et c’est pour ça aussi que j’ai voulu créer un collectif, pour qu’on soit ensemble et qu’on s’entraide les unes les autres et qu’on prenne confiance en nous. »

Sibel

Et pour agir concrètement, Sibel a plusieurs leviers à sa disposition avec son collectif.

Il y a la programmation : on booke des femmes DJs et des artistes queers en priorité.
Il y a les ateliers : des cours de mix en non-mixité pour créer des espaces de confiance.
Et puis il y a l’aspect éducatif.
Quand Blazing Women fait une soirée, ce n’est pas juste une fête. C’est une façon de dire : la place des femmes dans la musique électronique est importante.

Et la raison pour laquelle c’est important ? C’est que les femmes, dans toutes leurs actions mais encore plus dans la musique, sont jugées différemment.

« Il y a du sexisme. En fait, les femmes, on est jugées quoi qu’on fasse, j’ai l’impression, tout simplement. Et c’est pour ça que pour des femmes artistes, c’est difficile de s’imposer. Soit on va dire que telle femme est trop dénudée, que c’est comme ça qu’elle a réussi à avoir du succès. En fait, à chaque fois, on est toujours critiqué, peu importe ce qu’on fait. »

Sibel

Il y a ce double jugement du sexisme : soit tu es jugée sur ton apparence, soit on attribue ton succès à des raisons superficielles.
Tu ne réussis jamais parce que tu mixes bien. Simplement.

Et cela peut s’illustre concrètement par la disparité dans la rémunération des DJs.

« Le cachet minimum, je crois que c’est quelque chose comme 135 euros. Et moi, j’ai déjà mixé, j’avais un cachet de 300 euros. La personne qui mixait après moi, je crois qu’elle avait un cachet de plus de 2000 euros. »

Sibel

Deux mille euros contre 300. Pour la même prestation. Et on devine bien qui avait le plus gros cachet.
Donc Sibel et Mathilda, elles font ça : elles créent des espaces où ces inégalités ne sont pas invisibles.
Elles les mettent en lumière. Elles posent la question. Et elles agissent en conséquence.

Pour Mathilda, c’est par l’image. Pour Sibel, c’est par la programmation et le collectif. Mais au final c’est la même lutte.

Mais il y a quelque chose de plus grand que ces combats individuels.
Il y a les lieux. Les espaces où la culture se fait.

Mathilda est co-fondatrice du Boomrang. Un immeuble à la Guillotière à Lyon, qui existe depuis environ cinq ans.
Et ce n’est pas juste un endroit où on organise des concerts, c’est un lieu politique par essence.

Maintenant, quand je demande à Mathilda si le Boomrang a été créé comme un espace « inclusif et bienveillant », elle me dit que non.
Ça s’est juste passé comme ça. Parce qu’il y avait une communauté choisie au départ.
Une communauté choisie. Une communauté queer, progressive, mixte, alternative.
Le lieu n’a jamais été pensé comme inclusif, mais par les personnes à qui il s’adresse, il est naturellement devenu comme ça, et ça en fait déjà un acte militant.

« La question du militantisme, elle se pose par essence. À partir du moment où tu choisis de faire rentrer telle ou telle personne dans ton lieu, et que tu refuses aussi, parfois, d’en faire rentrer d’autres, ton propos devient politique. Et je pense qu’aujourd’hui, le mot politique, il fait un peu peur à tout le monde, en disant « olala les intellectuels ils nous soulent à parler politique » mais en fait, tout ce que tu fais, ta façon de consommer, comme ce que tu manges, comme ce que tu portes, comme ce que tu consommes dans la culture, est politique. »

Mathilda Saccoccio

Et le Boomrang, il l’affirme.
Il dit : nous, on fait des soirées pro-Palestine.
Nous, on accueille les personnes queers.
Nous, on est progressistes.

C’est une approche qui ne cache rien, qui ne fait pas semblant d’être neutre.
Elle dit : voilà ce que nous sommes. Si ça te plaît, bienvenue, et si ça ne te plaît pas, il y a d’autres propositions.

Et c’est exactement ce que dit Sibel avec Blazing Women.
Ce n’est pas un secret : on défend les femmes et les personnes queers dans la musique électronique.
Et ça se voit. Ça se sent quand tu rentres dans une soirée Blazing Women, et on veut que ça se sache.

« On essaie de donner de la place à des artistes femmes ou queers… On avait fait aussi des cours de mix, des ateliers cours de mix pour femmes, personnes queers. Ça, c’était vraiment pas mal parce que je pense qu’on a besoin de ces moments-là aussi en non-mixité. »

Sibel

Ces lieux, ces associations, elles ne résolvent pas tous les problèmes, évidemment. Elles ne vont pas changer l’industrie du jour au lendemain.
Mais elles créent des espaces où les gens peuvent respirer. Où ils ne sont pas jugés. Où ils peuvent être eux-mêmes.
Et où on dit clairement : ce qui se passe ici, c’est politique. C’est un choix. C’est un parti pris.
Et ça, c’est plus honnête que la plupart des soirées mainstream.

Sibel, elle me l’a dit d’une façon assez directe.

« Ces milieux-là, ces espaces-là ont toujours été engagés et se sont créés justement, pour que certaines minorités se rassemblent, etc. Je pense qu’il y a des personnes qui n’ont pas forcément conscience, peut-être pour les personnes qui découvrent la musique électronique et qui vont dans les soirées, et je pense que c’est aussi important peut-être de les sensibiliser, ou même ne serait-ce de s’informer sur l’histoire. »

Sibel

Les espaces festifs, ce ne sont pas juste des lieux où on se détend.
Ce sont des lieux politiques. Parce qu’ils créent du lien.
Parce qu’ils permettent aux marginalisés de se rassembler.
Parce qu’ils participent à la création d’une culture alternative qui dit : un autre monde est possible.

Mais il faut dire la vérité. Ce n’est pas simple.
Quand Mathilda refuse de photographier certains projets, elle perd beaucoup. Mais c’est à la hauteur de son engagement pour les causes qu’elle défend.

« Tu perds de l’argent, tu te disputes pas mal aussi avec les personnes qui t’embauchent, les personnes qui te prennent en prestat de service. C’est un moment hyper compliqué de ta carrière où tu te dis, en fait, je vais mettre des gens à dos, parce que c’est profondément ce que tu fais, je vais perdre des opportunités, c’est profondément ce que tu fais, pour finalement être en phase avec la direction où tu veux aller depuis le début. »

Mathilda Saccoccio

Et Sibel aussi, elle a dû faire des choix.
Elle gère Blazing Women en plus de son travail principal. Elle crée des ateliers, des événements. Elle booke des femmes et des personnes queers même quand ce n’est pas la « tendance » commerciale dominante.

Le constat qu’elles portent toutes les deux, Sibel comme Mathilda, c’est que c’est un combat sur le long terme.

« De mon point de vue, j’ai vu tellement de trucs dans le monde de la nuit, que tant qu’on serait dans un milieu d’hommes systémique, on peut faire des choses à nos échelles, mais c’est très très lent. Il faut attendre qu’une génération d’anciens hommes blancs, quarantenaires-cinquantenaires, s’en aillent pour petit à petit… Mais où que tu ailles, plus tu grossis, plus le capitalisme est prédominant, plus il y a du sexisme. »

Mathilda Saccoccio

Alors c’est un constat plutôt pessimiste, oui. Mais c’est honnête. Et c’est pour ça que Mathilda et Sibel continuent quand même.
Parce qu’elles savent que c’est long. Mais aussi parce qu’elles savent que c’est nécessaire.

Alors voilà. Mathilda et Sibel ne sont pas des artistes avec un micro sur scène.
Ce ne sont pas des rappeur·euse·s qui dénoncent les violences policières.
Ce ne sont pas des chanteur·euse·s qui prennent la parole à la télé.

Ce sont des gens qui agissent dans l’ombre. Qui créent les conditions pour que d’autres puissent parler.
Qui disent non. Qui refusent certains projets. Qui créent des espaces où les choses peuvent se faire différemment.

Quand Mathilda refuse la Boiler Room, elle crée un précédent.
Quand elle photographie plus de femmes, elle change le récit visuel qu’on se fait des soirées.
Quand Sibel crée Blazing Women, elle ne crée pas juste un collectif. Elle crée une alternative. Un autre modèle. Un endroit où les choses peuvent être différentes.

Ce que j’ai compris en parlant avec elles, c’est que l’engagement militant dans les milieux artistiques, c’est aussi ça. Ce n’est pas juste parler. C’est agir. C’est refuser. C’est créer.
C’est prendre position avec son corps, son image, son lieu, son influence, aussi minuscule soit-elle.
Et c’est ça qui change les choses. Lentement. Mais ça change.

Merci d’avoir écouté.
Et merci à Mathilda et Sibel pour leur honnêteté, leur courage, et leur travail de tous les jours.


ÉPISODE 3 – Qui contrôle la parole des artistes ?

Dans ce troisième et dernier épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me demande : comment les messages politiques circulent-ils réellement ? Et qui décide de ce qui mérite d’être entendu ?

À travers les perspectives du journaliste indépendant David Bola et de Lise Lacombe, rédactrice en chef de Mosaïque Mag, j’explore le rôle des médias comme acteurs politiques. Pas comme simples relais, mais comme des décideurs qui choisissent quelles voix amplifier et quels silences perpétuer. Entre l’écosystème médiatique fragmenté, l’enquête militant de La Fabrique du Silence sur les violences sexuelles, et la question de l’indépendance éditoriale, les médias ont un pouvoir immense : celui de créer les conditions pour que l’engagement soit possible.

Car l’engagement politique dans la musique ne se joue jamais seul. C’est un ensemble : les artistes qui parlent, les créateurs qui créent des espaces, et les journalistes qui donnent de la portée à ces voix. Une chaîne où chaque maillon compte.

Transcription écrite épisode 3 (par chapitre)

Dans les deux premiers épisodes, on a posé des questions importantes.
On s’est d’abord demandé si les artistes avaient un devoir de s’engager.
On a vu que certains comme Dr. Kyle ressentaient ça comme une nécessité vitale, tandis que d’autres, comme Juliette, défendaient le droit de rester silencieux.

On a ensuite exploré comment les acteurs « invisibles » de l’industrie – les photographes, les programmatrices, les fondatrices d’associations – créaient des alternatives par leurs choix quotidiens.
Comment Mathilda refusait certains projets pour ses valeurs, ou comment Sibel construisait des espaces féministes.

Mais il y a une question que j’ai gardée pour maintenant.
Une question qui relie toutes les autres : comment est-ce que le message des artistes engagés circule réellement ?
Comment est-ce qu’on en parle ?
Et qui a le pouvoir de dire : cette voix mérite d’être entendue, ce message mérite de circuler ?

La réponse, elle passe par les médias. Les journalistes. Les magazines.
Les personnes qui choisissent d’écrire sur telle ou telle artiste, de couvrir telle ou telle cause, ou au contraire de la passer sous silence.

C’est donc de ça dont on va parler aujourd’hui, le rôle des médias dans la transmission de l’engagement politique.
Pas juste comme des relais neutres, mais comme des acteurs qui font des choix.
Des choix qui ont des conséquences réelles sur ce qui se voit, ce qui se cache, et ce qui change – ou ne change pas – dans la société.

Pour m’éclairer sur ces questions, je me suis entretenu avec deux personnes qui vivent ça au quotidien.
David Bola, journaliste indépendant spécialisé dans les musiques actuelles, qui écrit pour plusieurs médias comme pour ses propres publications.
Et Lise Lacombe, rédactrice en chef de Mosaïque Mag, un magazine rap indépendant fondé en 2021, qui accorde une grande importance aux valeurs qu’il porte.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 3 : Qui contrôle la parole des artistes ?

Quand j’ai commencé à interroger David Bola sur le rôle des médias dans l’engagement politique des artistes, je lui ai posé une question très directe : est-ce que le journalisme musical, c’est du militantisme ?

« Quand t’es journaliste, tu fais le choix un peu de choisir tes sujets, de dire de quoi est-ce que j’ai envie de parler, etc. Mais après, toi, si ton rôle c’est d’être le relais de ce qu’il se passe, tu peux pas créer du discours. »

David Bola

Donc le journalisme musical n’est pas vraiment du militantisme.
Ce qu’il défend, c’est l’idée que les journalistes ne sont pas là pour inventer les mouvements politiques, mais plutôt pour les relayer, les analyser. Pour aider à les comprendre.
Ce qui ne le rend pas aveugle sur sa propre profession, il sait qu’un journaliste, c’est un humain, avec ses partis pris.

« Le militantisme, c’est vraiment très différent pour moi. C’est de l’action de tous les jours, sur le terrain etc. C’est juste que, comme tout journaliste, il y a forcément un petit peu d’opinion qui rentre en compte, et donc un journaliste qui penche plus vers la gauche va avoir tendance à parler des périls que l’extrême droite apporte, et des initiatives de gauche portées par des artistes. Et un journaliste plutôt porté à droite fera l’inverse. »

David Bola

Donc oui, les choix sont politiques.
Mais faire le choix du récit de la réalité, ce n’est pas du militantisme, c’est du journalisme.

« On va pas parler des dangers d’un parti ou d’une action parce qu’on déteste ce parti-là. C’est pas militant de dire « si l’extrême droite arrive au pouvoir il y aura moins de choses à faire pour la culture, c’est la réalité. » »

David Bola

Et en tant que journaliste de formation, je pense qu’il a raison.
Il y a une différence entre dire les faits, aussi inconfortables soient-ils, et utiliser les médias pour pousser un agenda politique.
Mais alors, qui décide quels faits sont importants ? Quels artistes méritent une interview ? Quels messages doivent circuler ?

C’est là que Lise Lacombe entre en jeu.

Chez Mosaïque, les choix sont très conscients.
Une des caractéristiques fortes de Mosaïque, c’est les deux faces du magazine.
À la manière d’un vinyle, il y a toujours un·e artiste qui fait la couverture de la Face A, et un·e autre artiste qui fait la couverture de la Face B.
Comme me l’a expliqué Lise, cette idée découle d’un engagement.

« L’idée de faire une Face A et une Face B, c’était aussi une volonté de ne pas invisibiliser les meufs. Parce que pour des raisons tristement économiques, les femmes à part Theodora vendent moins en vrai que des rappeurs connus en couverture. Mais c’est un problème plus global d’industrie et de public qui a du mal à s’engager sur des artistes féminines. Et nous on voulait pas se retrouver dans une situation où on sort quatre magazines par an et il n’y a jamais de meufs en couverture. »

Lise Lacombe

Donc Lise et son équipe ont pris une décision : avoir deux artistes en couverture à chaque numéro. Un « plus connu », un « en découverte ».
Un choix qui demande du courage économiquement.
Parce que, soyons honnêtes, ça coûte moins cher de mettre juste des artistes qui vendent que de prendre des risques.

Mais Lise a une philosophie bien tranchée là-dessus.

« Je crois, peut-être que je me trompe, mais j’ai quand même assez confiance en notre lectorat qui je crois a envie de ça aussi tu vois. Je crois que l’indépendance c’est aussi ça quoi c’est de faire confiance à son lecteur et pas juste le prendre comme quelqu’un de passif. »

Lise Lacombe

Donc oui, les choix journalistiques sont politiques. Mais David et Lise s’accordent sur ce point : ce n’est pas du militantisme au sens classique du terme.

Mais là où ça devient intéressant, c’est que Lise pousse la réflexion plus loin.

« La culture c’est politique. Il n’y a pas de culture neutre. La culture veut dire quelque chose, tout artiste dont tu parles, toute représentation veut dire quelque chose. Même si eux, on ne les politise pas s’ils n’ont pas envie de l’être, mais leur image, ce qu’ils incarnent est forcément politique d’une manière ou d’une autre. Et t’as pas besoin d’avoir des textes engagés pour l’être ou pour représenter quelque chose. »

Lise Lacombe

Ce qu’elle dit, c’est que toute œuvre artistique est politique d’une manière ou d’une autre. Et pour l’illustrer, elle donne un exemple récent d’une superstar.

« Theodora n’a pas les textes les plus engagés du monde sur le papier, comme on les entend. Et pourtant, ce qu’elle incarne, ce qu’elle dit, la manière dont elle le fait, même le langage qu’elle emploie, d’avoir popularisé un Boss Lady, c’est peut-être le truc politique que tu puisses faire. Alors que ce n’est pas politique, mais tu as popularisé Boss Lady. C’est lunaire en termes de positionnement féministe. »

Lise Lacombe

Un mot, une gimmick, qui a permis à toute une génération de jeunes femmes de se réapproprier leur propre narration. Et même plus, puisque Theodora a précisé que ce terme était non genré et destiné à toutes les personnes qui souhaitaient s’assumer comme elles sont.
C’est ça le pouvoir des médias.
Pas juste de relayer les messages engagés, mais de mettre en avant les représentations qui créent du changement culturel.

Le pouvoir, et le devoir des médias, c’est aussi de dénoncer et de révéler les problèmes d’intérêt public.
C’est dans cette dynamique que Lise et son équipe ont monté un magazine spécial : La Fabrique du Silence, une enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans l’industrie musicale.
Et ce projet ne vient pas d’un engagement militant au sens pur du terme. Ça vient d’un constat pragmatique.

« Au moment où je fais l’enquête, ça fait quatre ans qu’on est vraiment bien intégré et quatre ans que en fait je constate que des victimes viennent à nous. Je constate qu’il y a un sujet dont personne ne parle. Je constate que nous on y est confronté mais qu’en fait personne n’en parle. »

Lise Lacombe

Donc Lise s’est dit : mon rôle de journaliste, c’est pas juste de relayer la musique. C’est d’exposer les tabous. C’est de dire les choses qu’on préférerait taire.

Et c’est important de clarifier ça. Parce qu’aujourd’hui, on confond souvent « dire la vérité » avec « être activiste ».
Et ce ne sont pas la même chose.

Maintenant, voilà une question qu’on se pose souvent : pourquoi les grands médias mainstream ne parlent pas des sujets politiques dans la musique ?
Pourquoi ce sont plus souvent les petits médias spécialisés qui le font ?

David Bola répond à cette question par la simple structuration des médias aujourd’hui.

« Faut prendre les médias pas comme un bloc précis mais comme un écosystème. Et tu vas avoir des articles qui vont se focaliser sur la musique [et pas le message politique] parce que le lectorat de cette revue là ne connait pas du tout l’artiste et du coup il lui présente quelque chose. »

David Bola

David explique que les médias mainstream – la télé, les journaux, la radio – ont des contraintes différentes des médias spécialisés. Des contraintes qui font partie d’eux-mêmes, et contre lesquelles ils ne pourraient pas aller.

« Quand t’as un média méga mainstream genre Quotidien, tu parles à genre toute la France tu vois. Donc tu parles à des gens qui connaissent très bien le sujet, des gens qui connaissent pas du tout, des gens qui sont ouverts à le connaître et des gens qui sont pas du tout ouverts à le connaître. Et du coup tu dois arriver par une sorte de dénominateur commun. Mais en fait se dire ah ils pourraient faire autrement. Non ils pourraient pas faire autrement c’est genre le principe de leur existence de faire ça comme ça. »

David Bola

Donc voilà : pas de malveillance, c’est juste de la logique économique.
Pendant ce temps, les médias spécialisés comme Mosaïque peuvent prendre plus de risques parce qu’ils n’ont pas ces enjeux de contenter un large public.
Et pour Lise, il ne faut pas non plus condamner ces médias mainstream, qui fonctionnent sous d’autres logiques.

« Oui en 2027,quand  il y a un risque d’extrême droite assez élevé, et que tu traites de culture, tu ne peux pas faire semblant que ta culture elle n’est pas menacée. Parce qu’en fait, en te disant que oui la culture est forcément politique, d’une certaine manière, leur choix d’artistes et leur choix des discours qu’ils mettent en avant, sont un choix politique, même si ce n’est pas affiché comme nous. À un moment donné, ils font un choix d’incarner certaines choses ou non, et de parler certaines choses ou pas. Est-ce qu’on considère ça déjà que c’est un engagement de leur part ? Sûrement. »

Lise Lacombe

Ce qu’elle dit, c’est que même les médias qui prétendent ne pas être politiques font des choix politiques.
En ne parlant pas du rap pendant longtemps, par exemple.

« Ils ont mis des années à parler du rap, les médias généralistes, musique et culture. Et ils l’ont fait au forceps parce qu’ils n’avaient plus le choix. Parce que c’était sous leurs yeux et que c’était le truc que tous les jeunes écoutaient. »

Lise Lacombe

Donc l’écosystème médiatique, c’est compliqué. Chaque média a son rôle.
Et pour David et Lise, l’important c’est que collectivement, on arrive à une forme de vérité en lisant tout ce qui se dit.

Mais revenons à la vraie question : quel est le rôle des médias dans l’engagement des artistes ?
La mise en avant de leurs prises de parole par les médias peut permettre aux artistes de réaliser le poids de leurs mots.

« Je pense qu’il y en a beaucoup qui n’ont pas conscience que leur parole peut faire la différence, que les victimes, un mot de leur part c’est déjà énorme. »

Lise Lacombe

Et pour que les victimes par exemple entendent ces messages, ils doivent être relayés.
D’où le rôle des médias.
Surtout que dans le cas d’un artiste qui va transmettre un message, il va toucher directement son public, qui a une attache toute particulière.
Lise cite Rebecca du groupe Lulu Van Trapp qui lui disait : l’affiche la plus efficace pour un engagement politique, c’est toi avec ton micro sur scène.

« Elle disait : « l’affiche la plus intéressante ça va être celle-ci de prendre la parole ». Et j’étais assez d’accord en vrai avec ce qu’elle disait, parce que les gens partent du principe qu’ils t’aiment et qu’ils t’adorent. Donc ce que tu dis a plus de poids, ça c’est sûr. »

Lise Lacombe

Mais là où c’est délicat, c’est qu’on demande surtout aux victimes de s’exprimer. Les victimes qui doivent déjà subir les actes et les conséquences ont en plus de cela l’obligation de parler.
Les médias pourraient être une aide pour cela, une manière de soulager la victime.

« Je pense aussi que c’est aux gens pas forcément concernés justement par les sujets à prendre position. Des personnes blanches pour le racisme, des hommes pour les femmes… C’est aussi dans ce sens-là qu’on avancera je trouve. Parce qu’en fait les concernés sont juste fatigués, de devoir toujours être le porte-parole de quelque chose, incarner quelque chose… Je pense que c’est très fatigant à la fin. »

Lise Lacombe

C’est une nuance importante.
Parce qu’on demande souvent à Aya Nakamura, par exemple, de prendre position sur le racisme.
Mais elle est déjà en première ligne. Elle s’en prend plein la figure tous les matins.
C’est bien qu’elle le dénonce, mais pourquoi c’est à elle de parler le plus fort ?
Et David abonde dans le même sens.

« On a besoin de l’appui de ces personnes-là, et il est nécessaire pour motiver les gens, etc. Mais ce n’est pas la lutte essentielle, elle est politique et elle se passe un petit peu ailleurs aussi. »

David Bola

Donc voilà le rôle des médias. Ce n’est pas juste de relayer les artistes engagés.
C’est de créer les conditions pour que l’engagement soit possible. C’est de soutenir ceux qui prennent position.
C’est de soulager la pression qui peut être mise sur les artistes en faisant ce travail de diffusion à leur place, et en mettant la pression là où elle doit être.

« Heureusement qu’on a le collectif, et l’action de chacun individuellement qui crée du collectif, et c’est trop important et c’est trop bien. Mais dans l’industrie de la musique par exemple, c’est les patrons de labels qu’il faut aller chercher, c’est les patrons de maisons de disques, c’est le dirigeant de Spotify… C’est ceux qui ont un poids très concret sur cette industrie. »

Lise Lacombe

Mais il y a une chose que je veux clarifier.
Parce que Lise a pris position sur plusieurs des choses.
La Fabrique du Silence par exemple, c’est une enquête journalistique. Mais c’est aussi une prise de position sur ce que Mosaïque incarne.

« En fait spécifiquement le sujet des violences sexuelles en vrai pour moi journaliste musical ou pas il y a un peu un truc de société qui me paraît important dans n’importe quel milieu de prendre le parti aujourd’hui des victimes ça c’est mon avis personnel à moi, et dans n’importe quel milieu je l’aurais fait. »

Lise Lacombe

Et ça a des conséquences. Parce que quand on dit : nous on défend les victimes de violences sexuelles, on dit aussi : ceux qui les commettent, ils n’apparaitront pas sur notre plateforme.
Et ça peut mener à des situations inconfortables.

« Il ya des RP [Relation Presse], je leur dis « désolé ton artiste maintenant il est accusé de ça, ton artiste il a fait ça, ton festival truc… » C’est pas toujours facile, il y a des discussions ne serait-ce que là en cours sur des choses où on sait pas trop comment se positionner. »

Lise Lacombe

Encore une fois, quelque chose qui revient sur ces trois épisodes, c’est que suivre ses valeurs a un coût social et économique.
Mais ce prix à payer est bien moindre que ce que ça coûterait à Lise de ne pas suivre ses convictions.

« Je crois que ce qui doit primer dans tous les cas, sur toutes les relations qu’on mène c’est que déjà, on en discute beaucoup dans la rédac, qu’est ce qui est le mieux pour le média. Donc moi je pense qu’il faut toujours être très vigilant là-dessus, parce-que plus tu t’intègres, plus forcément je pense tu laisses certaines choses glisser. Mais on tient en tout cas par exemple à notre indépendance. »

Lise Lacombe

Et c’est là où elle et David se rejoignent. Tous les deux défendent l’indépendance éditoriale comme la vraie base du pouvoir des médias.

Pas d’être riche, pas d’avoir une grande audience.
Mais d’être libre.
Et je pense que logiques économiques mises à part, c’est ce que chaque média, musical ou non, devrait tendre à avoir.

Alors voilà. Après trois épisodes, on a exploré l’engagement politique dans la musique sous tous ses angles.
On a vu que les artistes vivent des tensions entre leur liberté créative et leur responsabilité citoyenne.
On a découvert comment les acteurs « invisibles » – photographes, programmatrices, fondatrices d’associations – créent des alternatives en refusant, en disant non, et en construisant.
Et maintenant, on sait que les médias jouent un rôle crucial.
Pas juste comme des relais, mais comme des acteurs politiques qui font des choix.
Des choix qui visibilisent certaines voix et en cachent d’autres.

Mais voilà ce que j’ai retenu surtout. De David, de Lise, de Dr. Kyle, de Juliette, de Mathilda et Sibel.
C’est que l’engagement, ce n’est jamais individuel. Ce n’est jamais une responsabilité unique sur les épaules d’un artiste, d’un journaliste, d’un photographe.
C’est collectif.

Quand Mathilda refuse la Boiler Room, elle crée un précédent.
Quand Lise dénonce les violences sexuelles, elle force l’industrie à se regarder dans un miroir.
Quand David analyse les tensions entre culture et politique, il aide les gens à comprendre ce qui se passe.
Et quand les artistes prennent position, quand ils chantent contre l’extrême droite, quand ils dénoncent le sexisme, ils inspirent les autres à faire pareil.

Ce ne sont pas des héros solitaires. C’est une chaîne de gens qui, chacun à leur niveau, décident que le silence n’est pas une option.


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