Coachella : l’art et l’éthique face à la puissance du business

Par Lou-Marco Crepelle & Nina-Lou Jacquet

125 000, c’est le nombre de festivaliers qu’a accueilli le festival Coachella chaque jour lors de son édition 2025. Ce géant de la musique, qui ne durait qu’une seule journée en 1999 avec à peine une dizaine de milliers de spectateurs, est devenu en 25 ans le plus grand festival au monde selon Rolling Stone Magazine – et ce depuis 2013.

Green Day à Coachella 2025. Andy Abeyta/The Desert Sun

L’essor fulgurant de Coachella s’explique notamment par l’afflux massif de célébrités et d’influenceurs tels que Paris Hilton, Kylie Jenne et Alex Consani venus chaque année en Californie, vêtus de tenues boho toujours plus extravagantes. Une esthétique soigneusement relayée sur les réseaux sociaux, déclenchant chez les fans une véritable FOMO (Fear Or Missing Out).

Un rendez-vous mondial, des artistes engagés… mais un financement controversé

Coachella est aujourd’hui l’un des événements musicaux les plus influents au monde. Chaque mois d’avril, les plus grandes stars s’y produisent – souvent engagés, socialement comme politiquement.

En 2025, les shows les plus marquants ont été ceux de Lady Gaga, icône LGBTQ+ depuis ses débuts, et de Green Day, groupe punk ayant fait sensation en revisitant leur titre American Idiot. Sur scène, la célèbre ligne « I’m not a part of a redneck agenda » a été transformée en « I’m not a part of a MAGA agenda », visant directement les partisans de Donald Trump. Le groupe a également exprimé son soutien à la Palestine durant sa performance.

Autres têtes d’affiche notables : Charli XCX, très suivie et soutenue par la communauté queer, ainsi que de nombreux autres artistes engagés, parmi les 150 qui ont foulé les scènes du festival durant les week-ends du 11 au 13 et 18 au 20 avril à l’Empire Polo Club d’Indio, en Californie.

Un festival progressiste dirigé par un mécène ultra-conservateur

Ce tableau d’inclusivité contraste fortement avec le profil de Philip Anschutz, propriétaire du festival via la société Goldenvoice. Ce milliardaire américain a finance par le passé plusieurs organisations aux positions anti-LGBT et pro-vie, comme l’Alliance Defending Freedom, la National Christian Foundation ou encore le Family Research Council.

Face à la polémique, Anschutz a déclaré en 2018 dans les colonnes du Rolling Stone : « Ni moi, ni la fondation Anschutz ne finançons des organismes dans le but de soutenir des initiatives anti-LGBT. Et lorsque j’ai été informé que certains groupes soutenus par la fondation promouvaient de telles idées, nous avons immédiatement cessé de les financer. » (Rolling Stone, 9 janvier 2017)

Philip Anschutz en 2021.

L’art peut-il se passer d’éthique

Pour certains professionnels du secteur, le paradoxe est difficile à ignorer. La photographe suisse Shaneuz, habituée des festivals et engagée sut les questions sociales, l’explique ainsi : elle choisit de ne pas travailler pour des artistes ou structures aux valeurs contraires aux siennes. « L’art donne de la visibilité. Photographier quelqu’un, même à petit échelle, c’est amplifier sa voix. J’ai déjà détourné ou refusé certaines commandes pour rester alignée avec mes convictions. »

Elle reconnaît cependant que refuser certains projets peut être difficile financièrement : « Une fois, j’étais engagée sur un festival pour shooter plusieurs artistes. J’ai fait mon travail, mais j’ai volontairement évité d’en photographier certains. C’est une forme de micro boycott, discrète mais importante. » À propos de Coachella, elle ne mâche pas ses mots : « Ce mec a tout compris au business. Il sait que les artistes engagés font vendre, que les gens veulent du sens. Alors il capitalise là-dessus, tout en finançant des causes anti-avortement, LGBTphobes… C’est hypocrite, mais redoutablement efficace. »

Pour elle, il est néanmoins possible de résister : « Tu peux accepter de travaille dans ces contextes, mais en t’imposant. Comme Macklemore ou Green Day qui montent sur scène avec leurs drapeaux et leurs messages. En gros : « Ok, vous me payez, mais je vais aussi vous faire passer mes idées, quitte à vous pisser dessus symboliquement. » »

Missy Elliott à Coachella 2025.

Coachella ou l’eldorado du greenwashing

Tous les événements qui accueillent un large public sont inévitablement de forts émetteurs de gaz à effet de serre. Les festivals, au même titre qu’une coupe du monde de football, présentent un bilan carbone (très) élevé. D’une part, l’installation des scènes, des équipements son et lumière et des stands, nécessitent des transports, des engins spécifiques et des employés, qui engendrent un important rejet de Co2. Et d’autre part, les festivaliers, qui pour certains viennent de loin pour vivre « l’expérience Coachella », polluent également par leur venue et leurs consommations sur place.

Pour répondre à ces enjeux écologiques, certains festivals font du développement durable leur ligne de conduite, à l’image de Woodstower à Lyon ou de WeLoveGreen à Paris. De leur côté, Coachella suit un cahier des charges écologique, bien qu’il ne communique pas principalement (ni précisément) dessus. Les conseils prodigués aux festivaliers, de prendre leur propre gourde d’eau et d’éteindre leurs lumières avant de partir de chez eux, sonnent plus comme des recommandations sommaires qu’une réelle envie de sensibiliser. Le festival présente pourtant deux chiffres soi-disant élogieux : 25 000 kg de restes de nourriture donnés et 278 000 kg de déchets compostés et recyclés en 2024 (selon leurs propres statistiques). Des données dont on ne sait si elles sont représentatives de l’engagement durable de Coachella ou simplement de la surconsommation des festivaliers, encouragée par la communication même de l’événement. Ces mesures paraissent donc anodines face à la portée qu’elles pourraient avoir auprès des 250 000 festivaliers, surtout lorsque l’on sait que Coachella est le festival le plus lucratif au monde (entre 500 et 600 dollars la place sans compter le logement, le transport et la nourriture).

Une paresse à propos des enjeux écologiques qui ne découle surement pas d’un manque de moyens, mais plutôt de l’orientation politique de l’actionnaire majoritaire. Coachella est financé par la société Goldenvoice, filiale d’AEG Live qui est détenu par Philip Anschutz. Cet homme d’affaires américain a construit sa fortune sur des investissements fonciers et pétroliers dans les années 70-80, ce qui expliquerait le peu d’intérêt pour l’écoresponsabilité.

En 2020, il finance à hauteur de 400 000 dollars la campagne présidentielle de Donald Trump, que l’on sait plus connu pour ses investissements dans les réserves « naturelles » de gaz de schiste que pour son engagement en faveur de l’environnement.

Article rédigé pour What’s Going On #7




Santé en France : Un budget à l’économie qui inquiète la profession

Par Lou-Marco Crepelle & Nathan Beltron

L’Assemblée Nationale examine actuellement le projet de loi de financement de la Sécurité Sociale et de la Santé. Un moment crucial pour le personnel soignant qui manque déjà d’effectif et de ressources, alors que le gouvernement prévoit cinq milliards d’euros d’économie.

© Spotmatik/IStock/Getty Images

Après le secteur de l’éducation, celui de la santé risque de faire les frais de la situation économique tendue en France. Parmi les nombreuses branches du budget 2025, l’exécutif a pour objectif a pour objectif d’économiser cinq milliards d’euros dans la branche maladie. Une économie qui se traduira par une réduction des dépenses liées aux médicaments, aux laboratoires d’analyse et aux arrêts maladies, mais aussi par une intensification de la lutte contre la fraude.

Une mesure concrète pour faire des économies est la diminution de la prise en charge de l’assurance maladie. Une disposition en ce moment étudiée par le gouvernement. Par exemple, une consultation chez le médecin est actuellement remboursée à hauteur de 70% du prix total par l’assurance maladie, le reste par la mutuelle (si on en a une). Avec ce projet de loi, l’assurance maladie ne rembourserait plus que 60% du prix total, ce qui risque de faire grimper le tarif des mutuelles, puisqu’elles devront rembourser 40% du prix total et non 30%. L’État fait des économies, mais pas le privé ni les consommateurs.

Des mesures d’économie dans une situation réelle déjà tendue

D’autres mesures à l’étude auront des impacts plus directs sur les établissements de santé. De quoi inquiéter le personnel soignant déjà en sous-effectif et en manque de ressources. C’est en tout cas l’avis que partage Marie*, infirmière en service hospitalier depuis 25 ans, qui a vu la situation se dégrader : « Beaucoup de services ferment déjà par manque de personnel. Si on ajoute à cela le vieillissement de la population des soignés et des soignants – dû en partie au Numerus Clausus de 1971 – le manque de considération, et maintenant les économies à faire, c’est la fin du système de santé français, qui est pourtant une grande fierté. »

« Il faut une prise de conscience sociétale de la nécessité que chacun fasse pour la société, et non d’attendre que la société fasse pour chacun. Comme pour le climat, on n’est plus dans l’urgent mais dans le palliatif. »

Il est toutefois encore permis d’espérer une amélioration, avec l’arrivée de personnel soignant d’une nouvelle génération qui a grandit avec ces enjeux : « On va faire comme on a toujours fait, se relever les manches et espérer avoir bien éduquer nos enfants. La nouvelle génération fait preuve d’une créativité capable d’inverser l’évolution, ce qu’on avait pas su faire jusqu’à maintenant.

Article rédigé pour What’s Going On #3




DJ Mehdi, le génie entre rap et électro : conversation avec Chaze sur son influence mondiale

Par Lou-Marco Crepelle & Nina-Lou Jacquet

S’il n’est pas explicitement cité dans les crédits des chansons qui sortent de nos jours, DJ Mehdi y a néanmoins laissé une trace. C’est sa débrouillardise, son talent et sa passion qui le font passer de musicien amateur à véritable génie du rap et de l’électro. En constante réinvention, il collabore notamment avec 113 et la Mafia K’1Fry pour le rap, et avec les Daft Punk et Justice pour l’électro. Avant la création du label Ed Banger, aujourd’hui internationalement reconnu, il créé son propre label « Espionnage ». Le nom et le logo, DJ Mehdi les doit à Chaze, graffeur hors pair et musicien d’électro. La rédaction a eu la chance de revenir avec lui sur cette période sacrée de la musique française.

Affiche promotionnelle du documentaire DJ Mehdi : Made In France. Crédits : Arte

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre rapport à la musique ?

J’ai découvert le graffiti à Paris à la fin des années 80. À cette époque, le rap était étroitement lié à la culture graffiti, c’était la bande-son de cette scène. Par la suite, en 1997, j’ai commencé à travailler chez «Chronowax», un distributeur de vinyles. C’est là que j’ai rencontré Mehdi, puisque nous distribuions les disques de son label, Espionnage. C’est également à ce moment-là que je me suis intéressé à la production musicale et que j’ai commencé à produire mes premiers morceaux. Depuis, la musique fait partie intégrante de ma vie, et j’en produis encore aujourd’hui.

Vous avez travaillé avec DJ Mehdi, notamment sur la création du logo de son label, Espionnage. Quel était votre lien avec lui, et pourquoi était-il important pour vous de réaliser ce logo ?

En fait, c’est moi qui lui ai proposé de nommer son label «Espionnage», et c’est tout naturellement que j’ai conçu le logo ensuite. Nous étions assez proches, mais pas vraiment des amis intimes. J’ai dû passer chez lui deux ou trois fois, mais rien de plus.

Comment avez-vous perçu la transition de DJ Mehdi vers l’électro, sachant que vous êtes un fervent défenseur du rap ?

Je pense que c’était une excellente chose, à la fois pour la musique en général et pour le rap français, qui avait besoin de s’ouvrir davantage. A cette époque, beaucoup de rappeurs français se basaient sur ce que faisait les rappeurs mainstreams américains, je pense qu’il leur a apporté un certain « grain de folie ».

DJ Mehdi a beaucoup évolué vers l’électro, comme on le voit sur des morceaux tels que «Ouais Gros» de 113 ou «Naja» sur Espion Le EP. Ses voyages, notamment à New York, ont-ils contribué à enrichir la scène électro française ? Cette ouverture a-t-elle aussi aidé l’électro à s’imprégner du rap ?

Il a clairement apporté sa propre touche en tant que producteur de rap. Le mélange des deux genres, rap et électro, créait une sonorité vraiment unique, même si aux États-Unis, ces fusions existaient déjà depuis longtemps. Cependant, il a su y ajouter la « French touch » électro.

Dans le documentaire, plusieurs artistes évoquent l’héritage de DJ Mehdi après sa disparition. Selon vous, en quoi son influence impacte-t-elle encore aujourd’hui les artistes à l’échelle internationale ?

Je pense que ce documentaire va vraiment aider à faire connaître DJ Mehdi à l’international. Malheureusement, il n’a pas eu le temps de laisser une empreinte aussi forte qu’il aurait pu au-delà des frontières françaises.

Dans les séquences où l’on voit des images de ses concerts à l’étranger, on sent un engouement incroyable pour ses performances. Qu’est-ce qui, selon vous, dans sa musique, plaisait tant à des publics de pays différents ?

Mehdi était un excellent DJ. Il avait un feeling naturel avec la musique et savait instinctivement comment faire vibrer les foules.

En tant qu’artiste, la manière dont DJ Mehdi concevait et produisait la musique vous a-t-elle influencé dans votre propre travail ?

Il fait partie de ceux qui m’ont donné envie de produire de la musique. C’est probablement l’influence la plus forte qu’il a eue sur moi.

Interview réalisée pour What’s Going On #1