Cognacs & Cigarettes : Jungle Jack et Jeanjass pour un drumless épicurien luxueux
C’est le projet que personne n’attendait mais dont tous les amoureux de rimes et d’esthétique soignée avaient besoin. Le rap sans concession et sans repos de Jungle Jack s’invite à la table des productions samplées et sans batteries de Jeanjass pour un dîner digne des plus grandes enseignes de la gastronomie. Cognacs & Cigarettes nous délivre le bruit et l’odeur, dix plats issus d’un charbon et d’un dévouement sans faille pour servir le meilleur produit que ces deux chefs peuvent proposer.
Bien sûr que ce disque méritait une introduction dithyrambique à la hauteur de sa prestation. La recette de Cognacs & Cigarettes, bien que prévisible, est maitrisée de bout en bout et pourra rassasier un public de techniciens souvent exigeants quant à ce qu’ils mettent dans leur assiette. Sans réinventer le genre, le duo Jungle Jack – Jeanjass nous abreuve d’un rap de bons vivants, qu’ils semblent avoir pris plaisir à concocter (je vais un peu ralentir sur le champ lexical de la cuisine, promis.)
« JeanJass sort ses prods comme des grands vins d’Bourgogne, Jack j’suis l’siroteur »
Après deux albums entièrement produits par son binôme Kamal Baghdadi, Jungle Jack a choisi de s’associer avec un nouveau beatmaker le temps d’un album. Et qui d’autre que Jeanjass, le maître alchimiste français du drumless, pour rejoindre l’équipe et ainsi donner naissance au quadruple J ? On troque alors les rythmiques effrénées et les kicks percutants de la Jungle des Illusions Vol.1 et Vol.2, pour un calme feutré, installé par des productions aux sample épurés et envoûtants.
C’est là que repose le vrai défi pour Jungle Jack, qui doit rapper sans backs et sans refrains, bref sans artifice, seul face au micro. Et si le « vide » du drumless (littéralement des prods « sans batterie ») pourrait en effrayer certains, rappeurs comme auditeurs, cette place laissée par l’instrumental sied parfaitement aux proses de Jungle Jack. Le sens du détail qu’il apporte dans chacune de ses lignes, autant pour les références qu’il cite que pour leurs placements complexes, lui permet de bien occuper l’espace et de nous tenir en haleine. Comme pour Okis (dont l’analyse est disponible ici), cette densité dans l’écriture apporte une valeur ajoutée à chaque écoute, révélant des sens cachés et des jeux de mots passés inaperçus à l’écoute précédente.
Jeanjass, qui semble depuis quelques mois vouloir confirmer sa place de producteur, fait parler comme souvent son bon goût avec des productions aux allures de The Alchemist et de Roc Marciano. Les samples sont choisis, traités et tournés avec finesse, car ils sont souvent les seuls éléments musicaux qui accompagnent les barz de l’autre double J. Sur certains morceaux, comme Châteldon ou L’ère du verseau, Jeanjass délivre en outro des samples inutilisés, comme il pouvait le faire sur Goldman ou plus récemment sur les ZushiBoyz. Des clins d’œil qui renforcent le caractère épicurien du disque, très organique, qui prend le temps de vivre et laisse de la place à la contemplation, à l’image de l’introduction instrumentale sur Miyazaki.
« J’suis l’homme au plan, l’architecte avec le papyrus »
Pour ceux qui connaissaient déjà le style de Jungle Jack avant cet album, on remarquera l’élégance nouvelle de ses textes, influencée par les prods léchées de Jeanjass, mais surtout par l’aspect hédoniste du disque. « Cognacs et Cigarettes », tout est dit dans le titre : un produit de luxe, à destination des amateurs de gastronomie rapologique dont Jeanjass et Jungle Jack seront les cuisiniers étoilés. Cette esthétique est annoncée dès le premier morceau Dyonysos, dont le titre fait directement référence directe au dieu grec du vin et de la fête.
Le flow coule à flots, Dionysos pillave tout l’caveau, Hercule avec les douze travaux J’le fais sans forcer, sous lean j’danse avec Morphée, au calme c’est olympien J’te sers ces versets comme des Corinthiens, j’te peints un tableau Sur la ‘teille y a un centaure qui tient un javelot, plein d’drogues dans la boîte de Pandore Œil du tigre sur une chaîne en or, c’est carré comme un foulard Hermès Faut que j’perce comme la lance à Léonidas dans la joue à Xerxès
Jungle Jack – Dyonysos
Un raffinement qui donne aux dix titres une dimension presque mythologique, dans le respect de l’art, mais aussi des anciens écrits qui l’ont façonné. On notera les références à Jeunes, coupables et libres des X-Men (originaires comme Jungle Jack de Ménilmontant) dans Châteldon, à Nujabes et aux studios Ghibli dans Miyazaki, ou encore aux concerts de jazz au Duc des Lombards dans Le bruit et l’odeur.
« Ma vie c’est bitume et encre, biture et chanvre, sip des mixtures étranges »
Même si le champ lexical de l’alcool perdure tout au long des dix titres, Jungle Jack se garde d’en faire une ôde à sa consommation et prévient des dangers de tout abus. On retrouve cette idée sur plusieurs morceaux comme Châteldon ou Rougon-Macquart, références respectives à une marque d’eau minérale haut de gamme et aux écrits d’Émile Zola.
Coule comme un requin qui a pas d’aileron Restau’ d’l’hôtel, j’ai pris un Pommard et une ‘teille de Châteldon
Graille du homard avec des bavoirs, envoie les desserts et ressers à boire Jack, j’le ais-f vraiment, j’me pète le ventre Descends des ‘teilles de champ’, crache des flammes sur des bêtes de samples
Jungle Jack – Châteldon
Rougon-Macquart t’as rien transmis à tes gosses à part l’alcoolisme Accoudé à un bar, il parle comme Malcom X Alcool et opiacés, eau violacée
Jungle Jack – Rougon-Macquart
J’bois des alcools fins et on smoke des spliffs épais Trinque encore, les verres se remplissent Mon corps est juste une machine qui transforme la bière en pisse
Jungle Jack – Göbekli Tepe
Sur l’interlude Huile de mort, l’extrait d’un reportage explique que l’alcool est constitué de l’eau de vie, partie la plus pure et concentrée, et de l’huile de mort, les « déchets » retirés par la purification. Il y a cette idée que consommer un bon alcool pour son goût et sa texture peut être un plaisir, quand boire un alcool de moindre qualité n’a pas d’intérêt positif notable, et peut même avoir de graves conséquences.
À travers ses textes, Jungle Jack transmet un souhait d’élévation, le besoin d’une certaine cohérence, corrélée aux thèmes du luxe et de la gastronomie qui composent tout l’album. Il ne parle pas de sprite et de lean, mais bien de « champagne violet », il ne parle pas de délicatesse mais d’un cœur « tendre comme une hampe de bœuf ».
J’veux aller voir les reflets d’la mer et les champs verdoyants Pillave des bières à six euros dans l’wagon-bar Mes habits sentent la weed, ma peau sent l’musc et l’savon noir
Jungle Jack – Peintures rupestres
Cognacs et cigarettes, pas d’café Rimes riches, nutritives comme un plat d’mafé Débouche une ‘teille d’une sacrée rareté et j’gratte des haïkus Niaks gras, vinyle marbré comme un carré d’wagyu
Jungle Jack – Göbekli Tepe
Sous ses airs de festin, Cognacs & Cigarettes est peut-être d’abord une réflexion sur le goût — celui des choses bien faites, de la rime juste, de la note rare. Le luxe n’est pas ici dans l’ostentation, mais dans l’attention portée aux détails. Sans avoir l’ambition de réinventer la boom bap et le drumless, l’album s’inscrit dans une véritable démarche hédoniste, qui prend le temps de savourer ce que le rap a de plus savoureux à nous offrir. Un concentré d’élégance illustré avec brio sur une pochette signée Dexter Maurer, artiste suisse connu également pour les covers de Déjeuner en Paix (Mairo x Jeanjass), d’Omar Chappier (Mairo) ou encore de Solsad (Zamdane). Une connexion Ménilmontant – Charleroi – Bienne qui saura dignement accompagner vos banquets d’été sous le soleil du Midi ou vos discussions nocturnes au bord de la piscine.
Okis et Mani Deiz : une esthétique léchée pour La Crème la plus onctueuse du rap lyonnais
Par Lou-Marco Crepelle
Avec ses références géographiques et culturelles, et son argot aussi complet que complexe, Okis s’est vite imposé comme l’ambassadeur rapologique de Lyon. Des placements rigoureux et méthodiques avec un son et un flow bien à lui, que pouvait-on attendre d’un nouveau disque d’Okis ? Un renouvellement dans la musicalité et l’interprétation ou l’affirmation d’une formule déjà bien rodée pour fidéliser son public ? C’est clairement la seconde option qu’a choisi le rappeur des Pentes en sortant La Crème, nouveau disque réalisé en tandem avec Mani Deiz.
Deux disques. C’est ce qu’il aura fallu à Okis avant de sortir son premier album Rêve d’un rouilleur (dont l’analyse est disponible ici). Ce premier long format voyait l’éclosion pour certains, et la confirmation pour d’autres, du talent et de la proposition unique du rappeur lyonnais. Mani Deiz, qu’on ne présente plus dans les crédits du rap français, a rapidement vu le talent d’Okis avec qui il s’est associé pour ce premier album. Une fois n’est pas coutume, ce duo est de retour sur La Crème, une combinaison qui fonctionne bien grâce à la vision commune des deux artisans d’un son dont eux seuls ont le secret.
« Ça parle d’Okis, je vais te montrer qui c’est »
Comme sur Rêve d’un rouilleur, Okis conserve ce qui le rend si spécial et nouveau : son écriture. Un phrasé relativement lent (rythme de la boom bap oblige) mais si fourni qu’il en devient rapide à l’oreille. Et cette richesse offre un vrai plaisir à la réécoute, qui révèle à chaque fois de nouveaux éléments passés inaperçus à l’écoute précédente. On pourrait penser que cette concentration de mot compliquée à déchiffrer : elle l’est au premier abord. Et si certains voient en cette complexité le point faible d’Okis, j’y vois plutôt le point fort. Comme une nouvelle langue que l’on voudrait apprendre, il peut être difficile de se mettre dedans, mais une fois les bases maitrisées on profite pleinement de la densité de ses textes.
J’ai promu OK, promis au game que j’lui ferai des projets J’ai promis aux gars que j’leur ferai des brochettes
Okis – Tremolo
Pour un salaire d’pion, nique un : « travaille et tais-toi » Mon gars, t’es coincé tout l’été donc vive un : « tout laisser et tailler sous les étoiles »
Okis – Si j’allais mourir ce soir
J’rappe des plans séquences mais j’peux m’débrancher quand j’veux Putain, c’t’abruti glande, y a même la prod qui rouille, donc on y braille des broutilles Apprenti rookie t’rend ton Gucci, prend ton Wu-T Clan
Okis – La ville en umbro
De son précédent album, Okis a gardé ses références à Lyon et la description de son quotidien, auxquelles il a ajouté des réflexions plus personnelles. À propos de sa consommation de drogues, du fascisme qui gangrène les rues lyonnaises, de l’incompétence des politiques, mais aussi de son amour pour le rap, pour l’OL, et pour son train de vie qu’il décrit avec affection sans l’embellir. Des phrases aussi mélancoliques que remplies d’espoir, qui font d’Okis un rappeur, un humain attachant (sans pour autant le connaître personnellement bien sûr) que l’on suit au gré de ses balades méditatives. Si sa musique peut marquer un public national, elle sera d’autant plus touchante pour les Lyonnais (dont je fais partie vous l’aurez compris).
Bébé, la tise me manque, j’essaie d’me dire qu’la drogue est plus révélatrice qu’menteuse Mais tout roule tant qu’j’assume qu’j’m’assomme tout le temps
Okis – Tout roule
Si j’allais mourir ce soir, j’voudrais qu’on m’laisse mon aprèm J’voudrais rentrer chez moi gratter un dernier schéma
Okis – Si j’allais mourir ce soir
Squatte le Sytral, j’aiguise des lignes esquissées (Ok, ok) Ça parle d’okis, j’vais t’montrer qui c’est
Okis – Smala municipale
Mani Deiz comme architecte sonore
On dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne doutent pas. Mais impertinent serait celui qui douterait des talents de Mani Deiz, qui demeure un gage de qualité après ses nombreuses années dans le rap. Même si Okis a avoué avoir commencé le beatmaking, jusqu’à y être plus dévoué qu’à l’écriture, on ressent la patte de Mani comme on la ressentait déjà sur Rêve d’un rouilleur. La combinaison de ces deux artistes aux visions et ambitions communes a une direction très claire : poser les meilleurs couplets sur des samples en 90bpm (très cliché je l’admets). Et c’est cette connexion qui marque les esprits, où les textes semblent taillés pour les prods, tout autant que les prods semblent conçues pour épouser les textes. Comme si le morceau gardait tout son sens même en enlevant le texte ou la prod, puisque les deux s’allient et se complètent.
Sur Tout roule, le flow latent presque somnolent d’Okis retranscrit en paroles les ambiances d’un sample, à la guitare lancinante et aux drums étouffés, avec un refrain désillusoire qui reste en tête « tout roule tant que j’assume que j’m’assomme tout le temps ». Ou encore la rythmique de basse groovy sur La ville en umbro qui donne aux couplets des deux lyonnais des vibes de baraudes nocturnes dans les Pentes, de Croix Paquet au Gros Caillou.
Un casting irréprochable entrée – plat – dessert
Pour nous délivrer la crème la plus onctueuse, Okis s’est entouré de rimeurs d’exception : le lyonnais Tedax Max et ses Gars Surs Municipaux Matox et Rowtag. Et pourquoi s’embêter avec des collaborations lointaines, quand on peut s’offrir un tel casting quasi 100% lyonnais ? (Matox est Clermontois sur le papier mais Lyonnais dans le cœur)
Le choix de ces featurings sonne vraiment comme une démarche de partage, et a du sens autant dans l’EP que dans le parcours d’Okis. Si tout s’est rapidement accéléré pour lui, comme il l’évoque dans Processus avec Sandra Gomes, c’est aussi une manière de rester en famille. Une famille unie par la culture lyonnaise d’une part, mais surtout par une même vision sincère du rap et du partage dans la musique.
Le centre-ville sombre, j’te l’ai décrit dans mille sons, j’ai fait partir plus d’mille sots Entre rue Paul Bert et rue Moncey (J’te l’dis), Lyon, c’est big, viens prendre les mesures
Tedax Max – La ville en umbro
J’mе lève a l’heure où l’Frip US ouvre (Midi 20) Encore d’la veille, j’suis très peu saoul Dans la vitrine du type, j’vois qu’le tit-pe souffre
Matox – On rôde on ride
Miracles et périls, on atterrit là, j’avais pas prédit ça Hier, j’trainais tard pour des denrées périssables
Rowtag – On rôde on ride
D’un simple coup d’œil, on pourrait être tenter de considérer La Crème comme une réédition, un complément à son premier album. Mais il est en réalité un disque à part entière, avec son cheminement et sa structure, encore plus tournée vers les samples nocturnes et le drumless. Cet aspect épuré des productions laisse la juste place aux textes denses d’Okis, qui seront pour toujours témoins et acteurs d’un quotidien de rouilleur, d’une culture rap exigeante et d’un combat contre le fascisme qui n’aura jamais sa place à Lyon.
Mairo et Hopital propagent le virus du rap suisse avec La Fiev
Par Lou-Marco Crepelle
Ce 21 février 2025, après une longue pause en solo qui a pris fin avec sa prestation magistrale chez Grünt, le Maire de Genève nous gratifie de La Fiev, véritable manifeste à la fois de sa personnalité et d’une culture Hip-Hop pointilleuse. En alliant l’ancien et le nouveau, que ce soit dans ses textes et interprétations ou dans les productions signées Hopital son frère jumeau, ce disque aux inspirations et aux références bien plus larges qu’on ne le pense s’inscrit déjà comme un marqueur temporel de son époque.
Pour ceux qui ne le connaîtrait pas, il est important pour comprendre cette analyse de faire une rétrospective des deux dernières années pour Mairo.
Tout comme pour son comparse H Jeunecrack (analyse de 1er Mouvement ici), 2024 a été une année de réflexion et de transition pour Mairo. Il faut dire que son run en 2023 restera gravé dans la roche (vous l’avez ?). Un EP commun avec Slimka en mars et la sortie d’Omar Chappier en mai le font connaître à un public plus large. Une meilleure visibilité qui mène à de nombreuses apparitions scéniques, comme aux Ardentes ou au Grünt Festival. C’est d’ailleurs le concert qu’il choisit pour annoncer Déjeuner en paix, un EP entièrement produit par Jeanjass, qui sort en septembre de la même année.
Mais alors qu’il multiplie les collaborations, comme son trois titres commun avec H Jeunecrack (voir ci-dessus), et que les avis de la presse spécialisée rap sont unanimes, autant pour ses textes que pour ses concerts, une question est sur toutes les lèvres : à quand le premier album de Mairo ? Il est de ceux qui respectent une certaine tradition du rap, avec une exigence particulière quant au premier album, qui représente pour sûr une étape lourde de sens dans une carrière.
Pour préparer le terrain, Mairo fait son retour en novembre 2024 avec la manière, puisqu’il nous délivre une des meilleures performances sur Grünt : une heure complète de freestyle, assis, debout, avec pour seul moyen d’expression son micro. Dans la foulée, il annonce une date à la Cigale, en clôture d’une tournée dans toute la France. Puis vient le moment que tous ses fans attendaient : son premier album. Ainsi, Mairo dévoile La Fiev le 21 février 2025.
« J’ai fait mon premier album sans faire de thérapie pour recracher ma haine telle quelle »
La Fiev se décompose en deux parties de six morceaux, coupées par une interlude radio. Dans la première partie, Mairo fait exactement ce qu’on attend de son premier album. Il rappe comme personne, étale sa technique dans des morceaux d’égo trip, tout en parsemant quelques phrases plus personnelles. Dès l’introduction, nitro LA FIEV, Mairo donne le ton : « J’ai fait mon premier album sans faire de thérapie pour recracher ma haine telle quelle. » À l’image de son Grünt, on ressent une certaine fougue, comme une soif de revanche, grâce à une interprétation très énergique et des paroles bien choisies. L’instrumental aide également à ce ressenti à la fois brut et épique, avec un refrain qui annonce l’avènement du messie et des couplets qui sonnent l’heure de la révolte. À la production des treize titres, qui d’autre que Hopital, le frère jumeau de Mairo, déjà à ses côtés pour 95 monde libre et Rougemort. Il faut dire que l’album instrumental mériterait une analyse à lui seul, tant ses compositions sont truffées de références.
Après une intro épique, on rentre réellement dans l’univers de La Fiev avec Dope. Une ambiance presque inquiétante, qui annonce la propagation de cette épidémie de fièvre que Mairo tease dès le titre de l’album. Un morceau de boom bap « dégueu conscient » (c’est comme ça qu’il s’amuse à décrire sa musique) de quatre minutes avec deux phrases répétées en guise de refrain, un parti pris bien loin des standards mainstream actuels. Dope s’inscrit comme le manifeste de l’écriture et de la musique de Mairo, il envoie un message fort sur qui il est et sur ses qualités de rappeur hors pair.
Regarder c’que j’ai osé braver : le regard des darons blasés, le regarde des tantines casées Mais je fais comme mes idoles : Tonton Lino et Tantine Casey
Mairo – Dope
Rap FR : 6h de décalage avec New-York mais 5 ans de retard sur Mairo
Mairo – Dope
J’fais pas d’hiérarchie de la haine, je n’généralise pas les fautes commises Mais je n’crois pas en l’extermination d’un peuple pour une terre promise
Mairo – Dope
Si ces premiers morceaux ressemblent à ce qu’on attendrait d’un album de Mairo, il ne souhaite pas être enfermé dans une certaine esthétique comme il le disait déjà dans Belly Ratchet : « Que les puristes mettent pas toute leur confiance en moi, ils risqueraient d’être déçus. » Dans i.think, Hopital reprend le style de la Baltimore Club et sa boucle de batterie iconique pour en faire une production entraînante et pleine de détermination. Un clin d’œil très bien expliqué par David Bola aka l’encyclopédie rapologique sur son compte Instagram. Et grâce à sa culture qui lui permet ces innovations dans les productions et les flows, il rappelle qu’il ne fait pas cette musique par effet de mode mais bien par amour.
J’suis dans l’rap depuis qu’il est moche, depuis qu’il est moche et pas à la mode
Mairo – i.think
Depuis qu’j’ai une ‘stache au d’ssus d’mes lèvres, une hache au d’ssus d’mes rêves J’me dis qu’c’est pas si mal d’ouvrir une superette
Mairo – i.think
On commence alors le quatrième titre avec comme idée que Mairo est venu sauver le rap et le remettre dans le droit chemin. Mais il avait prédit cette réaction, ce statut qu’on lui attribuerait, et il nous prend complètement à contre-pied lorsqu’il répète dans le refrain de fight4GE : « Je ne suis pas un prophète ! ». Un peu à la manière de Kendrick Lamar dans Mr Morale lorsqu’il déclare « Kendrick made you think about it, but he’s not your savior ». On peut voir une autre référence avec Mr Morale dans la posture de Mairo sur la cover, un enfant dans les bras, comme sur la cover de Kendrick (ou alors je suis trop fan de ces deux albums on sait pas).
En parlant de la cover, elle est shootée par Léa Esmaili, une des figures les plus influentes du rap de ces dernières années. Elle a notamment réalisé la cover de plusieurs albums de Theodora, dont l’excellent Bad Boy Lovestory, la cover de SVR Effect de LeoSVR (également très bon) ou encore le clip de Gare du Nord de Yvnnis. Elle n’en est donc pas à son coup d’essai, et confirme une nouvelle fois avec la pochette de La Fiev son talent qui a déjà marqué et marquera encore l’imagerie du rap français.
Après quatre morceaux énergiques et démonstratifs arrive Paramount, plus mélancolique. Ce schéma est déjà présent dans Rougemort (2021), où après des flows puissants – sur astral, coupe gorge et attentat uzi – arrive eritriste, lui aussi plus mélancolique. On comprend que derrière cette carapace de sauveur du rap (sans en être le prophète) se cache une réelle démarche d’amour, pour le rap, sa famille, et sa « p’tite meuf ».
L’amour ça dure trois ans, ça fait vingt ans que je rappe par amour
Mairo – Paramount
J’pensais pas qu’mes parents pouvaient vivre séparément, même se détester carrément Mes émotions viennent contester ma mémoire
Mairo – Paramount
C’est pas ma meuf, c’est ma p’tite meuf Chacune d’ses peines me brise le cœur J’la quitte pour le concert vers 19h J’lui ramènerai des liasses en guise de fleurs
Mairo – Paramount
Si l’on peut supposer que l’album se décompose en deux parties, et que Minuit est le dernier morceau de cette première partie, c’est grâce à plusieurs indices. Tout d’abord, en plus de sonner vraiment comme une outro, avec une fin explosive, le morceau s’appelle minuit, pile la transition entre deux jours, ou deux parties d’album. Sur cette chanson clairement rock, une phrase résonne : « J’dois mieux écouter le bruit de mon âme. » Après avoir fait ce que l’on attendait d’un disque de Mairo dans la première partie, incisive, percutante, il doit prendre la direction qu’il souhaite réellement. Cette pensée ce manifeste d’autant plus par le choix de la composition rock, des sonorités nouvelles dans l’univers de Mairo et souvent mal intégrées dans des albums de rap (ce qui n’est pas son cas naturellement).
« J’dois mieux écouter le bruit de mon âme »
La seconde partie de l’album ne commence pas tout de suite, puisque l’on écoute d’abord le radio skit. Mairo affirme à nouveau qu’il fait dorénavant ce que lui seul attend, en nous montrant la variété de ses influences grâce à des extraits de morceaux bien choisis. On entend par exemple de la variété française avec Dalida dans Paroles Paroles, de l’électro avec Moby dans In This World ou bien sûr du rap avec un extrait de La Cliqua.
Sur blccd tears, le Maire de Genève déclare, comme pour prouver que cette deuxième partie s’ouvre sur quelque chose de différent : « J’vais pas rentrer dans l’thème juste pour rentrer dans l’moule, j’ai mes propres antennes, j’ai mes propres anthems (hymnes) » Une démarche une nouvelle fois accentuée par le choix des prods, qui rappelle que le rappeur et son producteur travaille main dans la main pour délivrer les meilleurs sons possibles. Ce n’est pas dans tous les albums que l’on peut trouver autant de cohérence et de symbiose entre les paroles et la musique, d’autant plus que les deux explorent des styles totalement différents, comme avec cette prod qui fait penser à celles de PinkPantheress. Avec cette instru Grime – 2Step, et plus largement avec cet album, Mairo se place comme un vecteur de culture, il ne fait plus seulement du rap pour les rappeurs, mais a vraiment à cœur de transmettre le rap à ceux qui veulent en apprendre plus.
Dans ma jeunesse, j’ai pas assez ksaar, en études, j’avais un tas d’exams Mais, aujourd’hui je remercie, j’ai jamais eu autant un mental d’acier qu’ça Plus personne peut m’abattre, Omar Chappier, j’suis arrivé à pattes
Mairo – blccd tears
Il évoque rapidement sa jeunesse juste au-dessus, se présentant comme un adolescent concentré à tout prix sur sa réussite. Il continue à se livrer dans Antidote ou venin, où il nous raconte son ascension dans le rap, de son statut d’étudiant de cette culture à celui de rappeur reconnu.
C’est qui ce petit qui maitrise comme ça ? J’ai peu fréquenté Genève by night J’étais dans les studios et les open mics 2023 un vrai highlight
Mairo – Antidote ou venin
2017 pendant Xtrm Tour J’courais partout pour un peu d’lumière Merci aux frères d’avoir prêter le micro Promis j’continue jusqu’à assécher l’dico
Mairo – Antidote ou venin
Partout ça m’connaît, ça me reconnaît Quand je marche du Petit au Grand-Saconneix J’suis pas l’chouchou, nan, nan Personne me cala depuis qu’j’suis enfant
Mairo – Antidote ou venin
Dans la lignée de cette transmission du rap, il explique qu’il a ses références d’OG et ses connaissances pointilleuses, mais qu’il ne fait pas un rap d’élitiste. Un statement qu’il répète beaucoup depuis ses premiers projets. Il dit notamment « M.A.I.R est éritriste pas élitiste » dans son Omar Chappier Freestyle (c’est le premier exmple que j’avais en tête, mais il y en a bien d’autres dans ce style).
J’ai beaucoup étudié le rap, on dirait qu’il fait l’uni’ Mairo J’peux parler d’Big L et du rap d’N.Y, j’peux aussi parler d’Matuidi Charo
Mairo – Antidote ou venin
Mairo parsèment chaque morceau de l’album avec ses références variées : un rap américain des 90s avec Big L (dans Antidote ou venin) et Mobb Deep (dans Température), un rap des années 2000 avec Lino et Casey (dans Dope) ou Rohff (dans 45%), un rap plus récent avec Alpha Wann et Vald (dans Paramount), des musiques traditionnelles avec le sample du morceau Aqli Tsibet du chanteur érythréen Osman Abdelrahim (dans Température).
Ces clins d’oeil sont également visibles dans les titres, avec i.think en référence au titre Think de Lyn Collins, dont le break de batterie est samplé, ou encore 45%, un mix entre 45 Scientific, célèbre label fondé par Geraldo, Booba et Ali qu’il dédicace souvent (9 5 pour 45) et son morceau préféré all time 30% de Gims, dont il distille les punchs dans beaucoup de ses morceaux (il en parle longuement dans son interview avec Neefa).
Mairo se fait souvent des clins d’oeil à lui-même, comme avec ses célèbres gimmicks « L’aventurier sans son aventurière » et « La Patte Brisée ». Ce dernier prend le nom d’un morceau essentiel au storytelling de l’album, dans lequel Mairo nous raconte la relation avec ses parents, et particulièrement le parcours de sa mère, qui a l’a élevé après avoir fuit l’Érythrée.
T’as connu la pauvreté, la fuite et l’asile Allez vas-y, avec ton sourire, fais nous croire qu’c’est normal et facile Tu m’donnes ton assiette quand j’ai fini mais que j’ai faim encore J’ai eu toutes les chances que t’as pas eues et je me plains encore Tu t’es coupée aux quatre veines pour gérer quoi qu’il advienne Tu es mon exemple et ma reine
Mairo – La patte brisée
Merci d’être restée auprès d’nous, de nous avoir soutenus pendant longtemps Dans une situation qui t’convenait même plus
Mairo – La patte brisée
Après nous avoir raconté une partie plus intime de son histoire, on peut enfin donner une potentielle signification à chacun de ces gimmicks. « La Patte Brisée » définirait sa mère, qui a dû traverse le monde à pied (d’où la patte) pour fuir la pauvreté et la guerre, et qu’elle a été énormément affectée par ses épreuves (d’où brisée). « L’aventurier sans son aventurière » pourrait définir le père de Mairo, brièvement évoqué dans le morceau, qui aurait perdu sa moitié après sa séparation avec sa femme et qui serait donc sans son aventurière. Ce ne sont bien sûr que des suppositions.
Avec cette deuxième partie d’album, il nous raconte ce qu’il veut dans le style qu’il veut, il écoute le bruit de son âme. Et il semble que malgré ses nombreuses influences, son âme a un bruit du boom bap. Sur Température, Hopital et lui rendent hommage au rap new-yorkais en utilisant le break de batterie de Temperature’s rising de Mobb Deep, une rythmique devenue incontournable décryptée par Raphaël Da Cruz dans une vidéo pour Monte Le Son. Le morceau sonne comme un freestyle, démonstratif de rimes et de références rap, avant de nous donner, sans rapper cette fois, les références de son pays d’origine, l’Érythrée.
Hopital fait cette merde comme DJ Mehdi et les Daft Façon électronique, ou Dre et la Chronic
Mairo – Température
Et alors qu’on pourrait s’attendre à une fin d’album classique, avec des musiques plus calmes et introspectives, Mairo continue de casser les a priori. Il l’avait dit dès le premier morceau, il vient cracher sa haine telle quelle, et c’est bien ce qu’il fait sur la tortue et le liev. Il raconte avec fierté d’où il vient, ce qu’il a déjà accompli, et ce qui lui reste à accomplir, une sorte de checkpoint pour remettre toutes ses idées en place. Une mentalité exprimé par le titre, où il se met à la place de la tortue qui met plus de temps à atteindre ses objectifs mais qui ne grille pas les étapes, et qu’on peut retrouver dans ce respect et cette patience avant de sortir ce premier album.
Une bannière, un drapeau, un bateau, une galère Nous fais pas des manières, on est là, ça date pas d’hier Faut qu’on épargne et ma hargne elle va pop Que tout l’monde m’écoute comme le pape et la pop
Mairo – la tortue et le liev
Allô mam’, j’voulais te l’dire, ça y est, on m’écoute enfin J’t’offrirai tout c’que tu désires, dans dix ans ou dans vingt Même si tu t’en bats les c’ du rap, j’sais que tout c’qui m’touche te touche aussi Grâce à toi j’sais tout faire comme un couteau suisse
Mairo – la tortue et le liev
Le morceau se conclut sur des paroles provenant d’une interview pour le mythique groupe Arsënik (selon Genius), qui font de nouveau écho à cette mentalité de sagesse et de patience.
Le courage, la vie appartient aux gens intelligents et courageux, c’est moi qui te l’dis. Y a pas de afghan, érythrée, sénégalais, suisse, français ou quoi, on est tous des humains
Mairo – la tortue et le liev
La Fiev se clôt sur 45%, un morceau sur l’humilité dans lequel il raconte que sa réussite est due aux personnes avant lui, et qu’il va s’en servir pour la réussite des autres. Il n’a pas besoin de la validation des autres (« J’compte pas les followers, pas les vues, ça m’importe peu ») mais il a besoin de faire cette musique pour aider ceux qui le méritent. On le comprend avec les dernières phrases du son, dans lesquelles il dit qu’il apparaitra dans pleins de biopics : il ne fait pas tout ça pour lui, il le fait pour nous.
Tous les médias sont choqués à peine tu prends un parti J’ai gagné si ça les touche dans leur cœur jusqu’à l’infarctus Des aveugles, je suis jaloux car, eux, ils ont moins tentés Y a aucune chance qu’ils acceptent ta fausse main tendue
Mairo – 45%
J’suis pas à une grosse déception, j’suis d’jà la fierté des nôtres, gros j’suis un gosse d’exception Un artiste peintre, une clope au bec, un stylo Bic Mon son tourne d’ici à Molenbeek, comme la flamme Olympique
Mairo – 45%
J’dois aider la famille au bled, même si rien n’m’y oblige Un mec intelligent qui fréquente des légendes J’apparaîtrai surement dans plein d’biopics
Mairo – 45%
D’abord avec son Grünt, qu’il a répété et préparé pendant plus d’un an, puis avec La Fiev, qui a surement nécessité autant d’investissement et de minutie, Mairo confirme à la fois son statut d’héritier d’une certaine culture Hip-Hop et son souhait de la diffuser à travers son œuvre. Comme il l’explique lors de sa discussion avec Neefa, ces nombreuses références, dans les paroles comme dans les productions, permettent d’une part de revendiquer un héritage et le faire perdurer, mais surtout de revendiquer sa personnalité, définie par ses musiques avec lesquelles il grandit depuis plus de quinze ans. Déjà comparé au descendant de Une Main Lave l’Autre (2018) d’Alpha Wann, en terme d’impact potentiel sur cette scène du rap français, La Fiev s’impose comme un incontournable de cette année. Une année 2025 qui sera peut-être aussi historique que 2015 ne l’a été pour le rap français ? Trop tôt pour en juger, mais avec des albums de ce calibre, c’est une idée loin d’être irréaliste…
1er Mouvement : le laboratoire de H Jeunecrack, entre expérimentation et orfèvrerie
Par Lou-Marco Crepelle
Ce 7 février 2025, H Jeunecrack signe son retour en dévoilant 1er Mouvement. Entre électro et sampling, il continue d’étaler ses compétences sur un huit titres bien ficelé, court et addictif, qu’il écrit et produit entièrement. La première pierre d’une deuxième trilogie qui s’annonce déjà très intéressante à suivre.
Après avoir sorti le très bon Matière Première en mai 2023, H Jeunecrack s’est fait plus discret, avec seulement un EP commun avec Mairo (du très haut niveau). Le natif de Lille a pris le temps de se ressourcer, pour se renouveler, lyriquement et musicalement, et précisément connaître la direction à suivre. Celui qui s’est fait connaître par une première trilogie (1er Cycle, 2ème Cycle, 3ème Cycle) est de retour avec… une nouvelle trilogie. Le 7 février 2025, il partage 1er Mouvement, huit titres qui posent les bases de ce nouvel arc. Un disque plus personnel dans lequel on retrouve toutes les caractéristiques qui font notre attachement pour l’artiste.
1er Mouvement, une ode au sampling sur fond d’électro
« J’fais la prod, le son, le mix, j’crois que j’ai huit bras : la pieuvre ! » C’est ce que déclarait HJC il y a un an et demi dans son EP commun avec Hologram Lo’, producteur de renom et co-créateur, avec Alpha Wann, du label Don Dada Records. Un caractère touche-à-tout qui fait pleinement partie de son ADN, et pour preuve, il est à la production sur chacun des huit titres. Une attitude de geek de rap qu’il met en scène dans le clip de Kaboul Kitchen, dans lequel on le voit faire trembler son appartement tellement la prod frappe fort. Grâce à cette double casquette de rappeur-beatmaker, il créé une véritable alchimie entre sa musique, son texte et son interprétation.
Sur 1er Mouvement, on retrouve des productions légèrement empreintes d’électro, vestiges de son précédent long format, à l’image du son Manita en co-prod avec Simala (avec qui il a déjà collaboré sur Musée et La Vigne). Si la touche électronique persiste, notamment dans les effets de voix et dans certains patterns de drums, elle passe désormais au second plan. Ce sont bien les samples, sous de multiples formes, qui prennent toute la lumière sur 1er Mouvement. Une bascule déjà audible dans les trois singles qui précèdent le disque (La Taupe / Freestyle 1er Mouvement / Hustleuse). Des chants grégoriens jusqu’à une chanson de Maureen Mcgovern des années 70, il confirme son côté digger qui lui permet de telles découvertes, et des mélanges très créatifs entre les genres musicaux. Encore une fois, le Hip-Hop brise les barrières et mélange les cultures, pour le plus grand plaisir de nos oreilles.
HJC le dit lui-même, il a besoin de s’amuser dans sa musique, et de tenter de nouvelles choses. Si ces expérimentations sont au cœur de chacun de ses projets, celui-ci témoignent d’une prise de maturité, de plus de réflexion dans la proposition. Des expérimentations qui ont moins le côté brouillon qu’il y avait sur ses premiers sons, mais qui gardent le côté « laboratoire ». Kassded le morceau Le beau geste, co-prod par abel 31 (Winnterzukou, Luther, Rouhnaa…), qui délivre une production fleuve magnifique, mettant d’autant plus en valeur les bars de la pieuvre aux mille tentacules.
« Je n’ai qu’une parole, elle fait que de lâcher des bars »
Depuis ses débuts, et encore dans ces huit titres, HJC met en avant son côté aventureux, expérimentant des interprétations teintées d’électro et des mélodies comme dans Manita. Mais s’il y a une chose qu’il n’oublie pas (c’est aussi ce pourquoi on l’écoute), c’est son côté Monsieur Le Prouveur, drôle et incisif. Cette grande pause de plusieurs mois a pour sûr servi sa direction artistique, avec des productions plus poussées qui accompagnent surtout des textes plus pertinents. Mais elle a aussi servi un style d’écriture dont il n’a cessé de monter le niveau. S’il fait toujours de la rime pour la rime, chacune d’entre elles a une importance précise, un sens, une raison d’être dans le morceau. Il exprime alors des idées « déjà vues », mais tournées à la sauce Jeunecrack.
J’suis pas encore riche, mais maintenant je sais qu’le livret A ça s’arrête à 20K
H Jeunecrack – Kaboul Kitchen
J’ai deux bras, deux jambes, par contre je n’ai qu’une parole Je n’ai qu’une parole, elle fait que d’lâcher des bars
H Jeunecrack – Le beau geste
Le JeuneCrack, le gros caillou, j’me dis juste au cas où « Faut qu’j’achète un Tokarev, p’t-être qu’il en reste au Carrouf »
H Jeunecrack – Le gros caillou
Mais H Jeunecrack, malgré les apparences, ce n’est pas que des blagues bien placées. S’il adopte toujours un ton un peu moqueur, il s’interroge également sur des problèmes plus sérieux. Souvent, il n’écrit pas de phases directement engagées, bien qu’on sache de quel bord il penche, mais se place plus en tant que spectateur qui rend compte de la société dans laquelle il vit.
Quand j’dors, mon cerveau travaille, « tout travail mérite salaire » Bah oui, gros, même les hopitaux font du chiffre d’affaire
H Jeunecrack – Sade
Y aura pas d’deuxième Terre, y aura pas d’deuxième H Ces rappeurs sont fans de moi alors qu’on a le même âge
H Jeunecrack – Manita
À titre personnel, l’une de mes phases préférées de ce disque est la suivante, très bien expliquée sur Genius.
Ils ont n*qué l’futur, ils nous demandent c’qu’on veut faire plus tard Demande à un aveugle sa couleur préférée
H Jeunecrack – Le beau geste
Et si ce n’est que le premier mouvement de cette deuxième trilogie, il abrite des sons déjà top carrière de H, comme Le beau geste, ou le très (très) grand Hustleuse : une chanson d’amour, illustrée par un clip au style unique, où l’on reste suspendu aux lèvres de HJC à chaque punch, sur une prod magnifique co-signée Hologram Lo’ (que de superlatifs, mais la qualité du morceau l’oblige).
Avec l’enchaînement de Hustleuse, Deuxième peau et Kassded, on est face à une fin de disque très H Jeunecrackesque (bête de mot non ?). Chacun de ces morceaux renferment autant des punchs drôles que profondes, écrite sans filtre, sans transition. Et c’est là où réside sa grande force, celle de nous faire rire sur une phrase, et redescendre brutalement la phrase suivante, ou inversement.
Chaque jour sur mon ordi, j’parle à ma carte mère, gros c’est comme mon âme soeur Tous ces gars me fatiguent, j’arrive dans la party, j’ai juste envie d’repartir Mon frérot il est partit, on s’captait tous les mardis, j’y pense tous les mardis
H Jeunecrack – Deuxième peau
Kassded quand j’ai comat’ après ma première ‘teille, quand mon père voulait que j’ai ma première Play’ Kassded ma première fois, même si j’ai préféré ma première paye Kassded mon compte en banque qui m’est resté fidèle, même quand je lui donnais rien à graille
H Jeunecrack – Kassded
Kassded Papa, Maman, j’espère que vous deviendrez jamais séniles Et j’espère que vous pourrez faire la paix pour le jour de mon Zénith Sinon c’est pas grave, au pire j’en f’rai deux, un pour chacun
H Jeunecrack – Kassded
Le premier mouvement de cette deuxième trilogie n’a en soit rien de surprenant. Ceux qui connaissent et apprécient déjà HJC ne seront pas surpris par ce qu’ils vont y trouver, autant dans la musicalité que dans les paroles. L’accent n’est pas sur la nouveauté, il améliore plutôt tous les aspects qui font sa réussite et sa spécialité, ce qui lui permet de délivrer un excellent huit titres, annonçant une grande suite pour les mouvements suivants. Avec vingt minutes de son où rien n’est à jeter, il délivre un disque court et addictif, à la manière d’un Tous ces ongles rongés de Jeanjass sorti en septembre dernier. H Jeunecrack frappe juste, et confirme à ceux qui en doutaient encore, sa place dans cette nouvelle génération de rappeurs qui cassent les codes tout en respectant un certain héritage du rap.
Pour défendre ce disque avant d’embrayer sur la création du prochain, puisqu’il n’a pas déjà tout préparé (voir son excellente interview sur l’Abcdr du son), H Jeunecrack commence sa tournée dans toute la France, avec en final une double Cigale le 9 et 10 mai 2025.
Ino Casablanca : une traversée du désert nommée Tamara
Par Lou-Marco Crepelle
Révélé par le clip de Fuck Larr, Ino Casablanca propose pour son premier album Tamara une histoire d’amour à la fois tragique et salvatrice. Un cas classique qu’il ne manque pas de revisiter avec ses propres influences, à la croisée du hip-hop, à la fois nonchalant et percutant, et de rythmiques traditionnelles. Un album où les opposés s’attirent, et où l’esthétique vocale et musicale est soigneusement agencée pour ne rien laisser au hasard.
Comment survivre à une histoire d’amour qui détruit, et à un travail acharné qui nous ronge ? C’est tout le propos de Tamara, premier album d’Ino Casablanca, signé sur le nouveau label LCS Recordz du Chroniqueur Sale. Comme il le confie à Camille Emilie pour Mouv’, « Tamara en darija signifie la pénibilité, la souffrance, la galère. Et j’ai voulu retranscrire ça parce que j’ai beaucoup travaillé, aussi bien dans ma musique que dans mes relations, et que le mot est à la fois joli et dur. » Déjà au premier abord, mais encore plus à la réécoute, on se rend compte que cet album n’est pas qu’une simple compilation de chansons. A travers ces dix titres, Ino nous raconte une histoire, en partie la sienne, dans laquelle il est en proie à de nombreuses interrogations. Des questionnements amoureux d’abord, qui le pousseront à des questionnements plus introspectifs, pour à la fin du disque, nous montrer qu’il est vraiment lui dorénavant. Mais s’il voit du bon œil cette traversée du désert au dénouement de l’histoire, l’intrigue n’a pas exactement la même ambiance.
« Celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet »
Dans Nouvo Groove, un son très dynamique, presque agressif, Ino pause les bases de son histoire. Une histoire d’amour, qui sera complètement derrière lui à la fin de l’album, comme en témoigne la phrase : « Celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet ». Autre élément important, il va conter une histoire d’amour assez classique certes, mais à sa manière, avec sa patte artistique, puisqu’il « ramène ce nouvo groove ».
Après avoir établi la situation initiale, Ino nous présente l’élément perturbateur, cette fille qu’il aime et qui lui fait du mal. Sur Albufeira, le changement d’ambiance est total. On troque les basses saturées et les percussions agressives pour une rythmique acoustique plus traditionnelle, sur fond de mélodies chaude, à l’image de cette ville côtière du sud du Portugal. Pourtant, Ino y chante sa tristesse, quand il constate que celle qu’il aime a changé quand lui est resté le même, et que son comportement toxique le détruit.
J’crois qu’ton rapport au passé m’dégoutait Tu l’vis comme si c’était au présent Baby c’était oppressant
Ino Casablanca – Albufeira
En face de ton ego Mon âme poussait des cris que tu refusais d’entendre
Ino Casablanca – Albufeira
Après avoir plongé dans la mélancolie avec Albufeira, Ino pousse plus loin l’exploration de la douleur amoureuse avec Avant la fin. Cette fois, avec Nensi en featuring, on nous présente aussi le point de vue opposé. Elle interprète une femme changeante, qui dit s’attacher à des hommes vides et mauvais. Et Ino interprète un homme qui souffre par les mensonges et reproche de sa femme.
Je plonge dans le vide Des cœurs noirs et hasardeux, qui me donnent l’impression de vivre A chaque nouveau départ, je crois que je peux y survivre Toi t’arrêteras d’y croire quand tu verras le vrai moi fuir
Nensi – Avant la fin
Pour toi j’ai quelques mots ; pour moi j’garde toute ma rage Devant tes virages comment faire pour rester calme
Ino Casablanca – Avant la fin
Une situation insolvable qui oblige Ino à couper les ponts pour de bon, malgré le mal que ça lui fait.
Une nouvelle lune où tu m’fais encore des tiennes Si t’es chelou, j’te quitte y a pas d’mystère
Ino Casablanca – Avant la fin
Mais malgré le souhait de s’en détacher, car il sait que cela lui fait plus de mal que de bien, on comprend sur Oranj que ce n’est pas si facile. Tout le ramène à cette relation, chaque élément de son quotidien devient synonyme de souvenirs et de regrets. Un des morceaux les plus importants du disque puisqu’on peut le comprendre de deux manières, comme un témoignage de ses propres pensées. Mais c’est aussi un témoignage du point de vue opposé, le ressenti de celle qu’il aime, que l’on comprend lorsqu’il conjugue certains mots au féminin. Le morceau prend tout de suite une autre dimension, nous confirmant une nouvelle fois que ces dix titres sont bien plus qu’une simple compilation…
J’espère que tu sais Que sur mon balcon j’suis là à attendre comme toutes les autres Que tu toques à ma porte
Ino Casablanca – Oranj
Le son de mes clefs me rappelle qu’j’suis plus chez moi Mon cœur veut pas y croire
Ino Casablanca – Oranj
« Quand est-ce que j’pense à moi ? »
Après Albufeira, Avant la fin et Oranj, chansons où Ino dépeint une réelle souffrance, une phrase vient casser cet enchainement. La chanson suivante, Fuck Larr, commence par « Les gens sont là, ils font les choses pour eux, et moi j’suis là, quand est-ce que j’pense à moi ». Loin d’être un hasard, cette phrase sonne comme une prise de conscience. Cette relation lui a fait beaucoup de mal, il est temps maintenant de penser à soi et de dire au revoir à son amour.
Et justement, le titre suivant Ciao my love ! sonne littéralement comme un bon vent ! Il s’adresse directement à son ex, dont on ne connait pas le nom, en parlant de son habitude de le traquer et de lui mentir. Etonnamment, il aborde cette rupture plus calmement. Il semble vraiment avoir pris du temps pour penser à lui. On apprend même qu’elle veut le reprendre, et il en parle de manière légère, avec le sourire.
C’est pas si sombre Mon coeur est rose et fait la fête Et tu crois m’récupérer avec tes fesses mais non !
Ino Casablanca – Ciao, my love !
J’emmerde ta façon d’aimer Tu m’as fait croire que j’étais un fou complet mais non !
Ino Casablanca – Ciao, my love !
Cette dernière phrase est une réponse directe à une autre phrase dans Albufeira, où il dit « Tout le monde a remarqué que je suis devenu fou ». On comprend alors que sa copine avait réellement une influence toxique, jusqu’au point de lui faire croire qu’il était fou.
Il sait dorénavant ce qui est bon pour lui et ce qui ne l’est pas, comme il l’explique dans Paraplui, où il règle ses comptes avec les paris sportifs, les filles en soirée et surtout les lepénistes (bien vu Ino). Mais il sait aussi où est ce qu’il va : il veut « être une superstar ». Après avoir mis cet épisode sombre derrière lui, il peut sereinement aborder le futur et reconstruire une aventure sur des bases d’autant plus solides.
« Entre mes mains j’ai hyati »
Ino témoigne de son lâché prise dans Mayet, dans lequel il accepte son passé, mais surtout le commencement d’une nouvelle ère. Comme dans Degrés Fahrenheit, il continue à parler de ses échecs, mais en les mêlant cette fois à de nouvelles expériences, nous confirmant qu’il n’a pas renié son passé mais qu’il a tourné la page, qu’il a sa vie entre ses mains
J’me suis fait à l’idée, j’ai digéré tous nos échecs Ces pensées parasites, là je change de vie
Ino Casablanca – Degrés Fahrenheit
J’peux pas t’occuper toutes les saisons, j’ai les miennes et j’sais que t’as tes raisons Entre mes mains j’ai hyati [ma vie], tu l’vois en moi mais j’suis pas ton père
Ino Casablanca – Degrés Fahrenheit
Racaille vient clore l’album, avec un flow qui rappelle celui de Luidji sur Miskine. Ino semble bien avoir avancé depuis le précédent morceau. Dans ce texte plus léger, mais toujours impactant, on apprend qu’il a de nouveau une copine. Cela confirme bien une des premières phrases de l’album : « celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet ».
Si Tamara fonctionne aussi bien, c’est parce qu’Ino Casablanca soigne autant la narration que la production. En s’impliquant dans chaque titre, il construit un univers sonore où chaque émotion trouve son écho musical. Ino est à la production sur tous les titres, accompagné sur la moitié d’entre eux par la guitare et la basse d’OSOMEXICO. Une musique composée à deux, qui garantit une continuité malgré les changements d’ambiances et de registres. La musique seule raconte déjà une histoire, et l’interprétation d’Ino, tantôt chantée, tantôt rappée, apporte une nouvelle dimension à l’histoire. Bien que ce ne soit que son premier album, la proposition est déjà très mature et bien réalisée. L’avenir s’annonce radieux pour cet « homme et demi qui fait les choses », alors montez dans le train tant qu’il est encore temps.
Pieds nus et sans limites, Gen trace sa route avec Barefoot
Par Lou-Marco Crepelle
Après une trilogie d’EP prometteuse étalée sur plus de deux ans, il est enfin tant pour Gen de livrer son premier album Barefoot. Le titre, clin d’œil direct au manga Hadashi no Gen (Gen aux pieds nus) qui lui a inspiré son nom de scène, annonce un dix titres brut et bruyant. Un disque à la direction claire, qu’il défendra sur scène à La Maroquinerie le 5 avril prochain.
En sortant son premier album le 31 janvier, Gen semble avoir pris de bonnes résolutions pour l’année à venir. Celui qui s’est fait connaitre par des cours formats clos un chapitre de sa discographie pour en ouvrir un nouveau, tout aussi excitant et imprévisible.
Avec Barefoot, Gen affine son univers musical
Après les différentes expérimentations qui parsèment la trilogie Dog Day (2022) – Gennifer (2023) – Fidel (2024), on pouvait légitimement se demander quelle serait la direction artistique pour les disques suivants. Et d’un autre côté, cet espèce de laboratoire à ciel ouvert lui correspond plutôt bien.
Sur Barefoot, Gen choisi de garder cet aspect touche-à-tout, avec tout de même une direction encore plus électronique qu’auparavant. On retrouve un mélange brut entre instruments acoustiques et électroniques, une combinaison déjà présente sur la trilogie précédente. Cette patte électronique est encore plus accentuée, avec des sons issus de vieux VST, de vieux synthés comme dans November ou je déteste la musique.
Si les productions paraissent à la fois variées et cohérentes, c’est grâce au talent de San Juliet et Med Banger, deux beatmakers qui accompagnent le rappeur depuis maintenant trois ans. Avec cet album, Gen nous prouve qu’il a définitivement abandonné les productions conventionnelles et les formats bien calibrés pour tracer sa propre route. Ce besoin de casser les normes se ressent dès le titre, « pieds nus », et jusque dans les visuels, à l’image du clip de Comme la roue.
« Mon rap c’est pour les bons les mauvais, mon rap c’est le pont »
Cette absence de barrières, on la ressent également dans l’interprétation de Gen, qui mélange habilement rap et chant. Dans Barefoot, Gen porte un regard critique sur notre société, avec des phases percutantes comme dans Drunk :
Quand on leur coupera la tête, faudra pas tourner la tête GEN, j’ai vraiment l’mort que Trump ait tourné la tête
Gen – Drunk
Il parle également d’amour, un thème qui lui tient à cœur depuis Gennifer, comme dans November ou Comme la roue : « Ma meuf, c’est un canon, elle traine un boulet » ; « Je rappe la fleur de peau, elle pleure des bouquets de larmes. Je rappe droit dans ses yeux, avant, elle doutait de oi-m ».
Si Gen évolue souvent en solitaire, il s’entoure parfois d’artistes triés sur le volet, comme en témoigne le seul featuring de l’album. Le rappeur Tuerie, connu pour appartenir au label Foufoune Palace de Luidji, interprète le refrain de Plus rien, un des morceaux les plus marquants dans lequel Gen évoque la mort.
Je ne sens plus rien J’ai oublié comment on danse depuis qu’t’es dans le ciel
Tuerie – Plus rien
Si ça t’fais du bien, nargue-moi depuis le ciel, regarde-moi pleurer du sel Regarde comme je rappe bien, quand est-ce que tu r’viens ? Quand est-ce que t’arrêtes le zen ?
Gen – Plus rien
Tangerine, dernier titre de l’album, sonne réellement comme un générique de fin, dans lequel Gen dépeint un constat nostalgique et mélancolique sur une mélodie pourtant positive.
J’refais ma Boule Noire, des rayons d’soleil aux intempéries Refais l’film à l’envers, du iPhone au BlackBerry La galère, c’est une bactérie, j’arrive pas à guérir
Gen – Tangerine
Un contraste saisissant, comme si la vie n’était que désillusion. Une idée déjà présente dans de précédents sons, comme sur Fidel, où Gen nous répétait : « j’peux pas m’empêcher de rapper la fin du monde ».
Avec Barefoot, Gen s’émancipe des formats classiques pour embrasser un univers plus libre, comme il le faisait déjà sur ses précédents disques. Un mélange de couplets rappés sur des productions électroniques, c’est ce qui attend les chanceux qui se rendront à La Maroquinerie le 5 avril prochain.
DJ Mehdi, le génie entre rap et électro : conversation avec Chaze sur son influence mondiale
Par Lou-Marco Crepelle & Nina-Lou Jacquet
S’il n’est pas explicitement cité dans les crédits des chansons qui sortent de nos jours, DJ Mehdi y a néanmoins laissé une trace. C’est sa débrouillardise, son talent et sa passion qui le font passer de musicien amateur à véritable génie du rap et de l’électro. En constante réinvention, il collabore notamment avec 113 et la Mafia K’1Fry pour le rap, et avec les Daft Punk et Justice pour l’électro. Avant la création du label Ed Banger, aujourd’hui internationalement reconnu, il créé son propre label « Espionnage ». Le nom et le logo, DJ Mehdi les doit à Chaze, graffeur hors pair et musicien d’électro. La rédaction a eu la chance de revenir avec lui sur cette période sacrée de la musique française.
Affiche promotionnelle du documentaire DJ Mehdi : Made In France. Crédits : Arte
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre rapport à la musique ?
J’ai découvert le graffiti à Paris à la fin des années 80. À cette époque, le rap était étroitement lié à la culture graffiti, c’était la bande-son de cette scène. Par la suite, en 1997, j’ai commencé à travailler chez «Chronowax», un distributeur de vinyles. C’est là que j’ai rencontré Mehdi, puisque nous distribuions les disques de son label, Espionnage. C’est également à ce moment-là que je me suis intéressé à la production musicale et que j’ai commencé à produire mes premiers morceaux. Depuis, la musique fait partie intégrante de ma vie, et j’en produis encore aujourd’hui.
Vous avez travaillé avec DJ Mehdi, notamment sur la création du logo de son label, Espionnage. Quel était votre lien avec lui, et pourquoi était-il important pour vous de réaliser ce logo ?
En fait, c’est moi qui lui ai proposé de nommer son label «Espionnage», et c’est tout naturellement que j’ai conçu le logo ensuite. Nous étions assez proches, mais pas vraiment des amis intimes. J’ai dû passer chez lui deux ou trois fois, mais rien de plus.
Comment avez-vous perçu la transition de DJ Mehdi vers l’électro, sachant que vous êtes un fervent défenseur du rap ?
Je pense que c’était une excellente chose, à la fois pour la musique en général et pour le rap français, qui avait besoin de s’ouvrir davantage. A cette époque, beaucoup de rappeurs français se basaient sur ce que faisait les rappeurs mainstreams américains, je pense qu’il leur a apporté un certain « grain de folie ».
DJ Mehdi a beaucoup évolué vers l’électro, comme on le voit sur des morceaux tels que «Ouais Gros» de 113 ou «Naja» sur Espion Le EP. Ses voyages, notamment à New York, ont-ils contribué à enrichir la scène électro française ? Cette ouverture a-t-elle aussi aidé l’électro à s’imprégner du rap ?
Il a clairement apporté sa propre touche en tant que producteur de rap. Le mélange des deux genres, rap et électro, créait une sonorité vraiment unique, même si aux États-Unis, ces fusions existaient déjà depuis longtemps. Cependant, il a su y ajouter la « French touch » électro.
Dans le documentaire, plusieurs artistes évoquent l’héritage de DJ Mehdi après sa disparition. Selon vous, en quoi son influence impacte-t-elle encore aujourd’hui les artistes à l’échelle internationale ?
Je pense que ce documentaire va vraiment aider à faire connaître DJ Mehdi à l’international. Malheureusement, il n’a pas eu le temps de laisser une empreinte aussi forte qu’il aurait pu au-delà des frontières françaises.
Dans les séquences où l’on voit des images de ses concerts à l’étranger, on sent un engouement incroyable pour ses performances. Qu’est-ce qui, selon vous, dans sa musique, plaisait tant à des publics de pays différents ?
Mehdi était un excellent DJ. Il avait un feeling naturel avec la musique et savait instinctivement comment faire vibrer les foules.
En tant qu’artiste, la manière dont DJ Mehdi concevait et produisait la musique vous a-t-elle influencé dans votre propre travail ?
Il fait partie de ceux qui m’ont donné envie de produire de la musique. C’est probablement l’influence la plus forte qu’il a eue sur moi.
Golden Coast à Dijon : le nouveau festival 100% Hip-Hop fait la part belle à la jeunesse
Par Lou-Marco Crepelle
Ce 13 et 14 septembre, l’agglomération dijonnaise accueillait la première édition du Golden Coast, un festival à la programmation exclusivement Hip-Hop. Une occasion de mettre en avant les nouvelles têtes du paysage rap.
Tif et son public en véritable communion sur la Zero Gravity Stage. Photo par Lou-Marco Crepelle
Devenir le plus gros festival français à la programmation 100% Hip-Hop, telle est l’ambition du Golden Coast. Et pour y parvenir, les organisateurs du festival dijonnais ont misés sur des têtes d’affiche, comme SCH ou Booba, mais surtout sur de nombreux rookies ayant su séduire les plus de 50 000 festivaliers.
Un immanquable du vendredi soir était le concert de La Fève, qui ne cesse d’impressionner à chaque concert. Certains ne sont venus au Golden Coast que pour le voir, à l’image de Matteo, un festivalier venu de la région lyonnaise. « C’est vraiment la superstar du moment, je l’ai déjà vu à Lyon mais je ne pouvais pas louper une deuxième mi-temps. » Pendant près d’une heure, c’est un rap très américain, aux influences de la trap d’Atlanta notamment, qui a fait vibrer la Zero Gravity Stage. Un show grandiose marqué par la montée sur scène d’un fan, Zoltan, qui a pu performer le titre le plus célèbre du rappeur, « Mauvais Payeur ». Un engouement pour La Fève qui n’est qu’à l’aube de son succès.
Le samedi après-midi, Tif était de la partie, avec son rap aux rythmiques algériennes inspirées du raï et du chaabi. Si sa prestation était très attendue, elle l’a été doublement. En effet, le concert a été amputé à la suite de problèmes techniques. Malgré les quarante minutes d’attente, le public, largement au rendez-vous, a pu célébrer avec Tif et sa bande de musiciens un des moments forts du festival.
Pour clôturer en beauté, Lesram avait la lourde tâche de performer après l’évènement Booba. D’un rap connu de tous, on bascule à un Hip-Hop plus underground, rythmé par des batteries percutantes et des textes techniques. Alors que la température extérieure avoisine les cinq degrés, la tension monte devant la Cargo Stage. Lesram livre alors une prestation qui séduit tous les amoureux de textes bien rappés, avec des rimes et des double-sens incisifs. Un spectacle mémorable qui clôt ce weekend de fête, dont la deuxième édition est déjà annoncée pour l’année prochaine.
RnB, Hip-Hop, Pop : l’impact de SZA sur l’industrie musicale
Par Lou-Marco Crepelle
Il y a quelques semaines, SZA, considérée comme une artiste de RnB moderne, déclare qu’elle ne veut plus être catégorisée comme telle. Elle pense que ce statut lui est attribué à cause de sa couleur de peau et qu’il est réducteur quant à sa diversité de proposition. Une déclaration qui remet sur la table la question de la différence entre Rap et le RnB.
“The only reason I’m defined as an R&B artist is because I’m Black. It’s almost a little reductive because it doesn’t allow space to be anything else or try anything else.” C’est la réponse de SZA lorsque le magazine britannique Dazed lui demande de définir sa musique. SZA comme artiste RnB, c’est aussi la réponse de la majorité des personnes qui l’écoutent et même de l’industrie.
En effet, sur ses deux albums studios, CTRL (à gauche) et SOS (à droite), l’artiste explore beaucoup de genre musicaux : Rap, Pop, Country, et bien sûr le RnB. Et si ce dernier est effectivement majoritaire, la force de SZA réside justement dans sa capacité à produire des morceaux très variés mais toujours de qualité.
SZA : ses inspirations RnB au service d’une plus grande diversité
Certes le RnB fait amplement partie de ce qu’elle produit, dans les inspirations comme dans les sosnorités, mais la cataloguer uniquement comme artiste RnB serait une erreur, tant sa palette de propositions est large. Son dernier album et d’ailleurs marqué par des propostions audacieuses, comme F2F, un morceau presque rock avec une batterie acoustique et des guitares électriques.
On la voit aussi très proche du Rap, collaborant avec des artistes comme Kendrick Lamar sur all the stars, Travis Scott sur Love Galore ou encore Don Toliver sur Used. Et même en dehors des collaborations, certains de ses morceaux solo ont des sonorités ou une diction plutôt Hip-Hop, comme Smoking on my ex pack ou Low.
RnB et Hip-Hop, deux genres à la fois différents et complémentaires
Cette frontière entre le Rap et le RnB est d’ailleurs toujours questionnée, avec deux mouvements qui s’inspirent mutuellement tout en restant uniques. La différence première que l’on évoque entre le Rap et le RnB, c’est la manière dont l’artiste utilise sa voix.
Dans le rap, l’artiste se concentre plutôt sur la diction et le flux de mots. Dans le RnB, l’accent sera davantage sur le chant et la mélodie. On pourrait évoquer une différence dans les productions, avec des rythmes plus lents et légers pour le RnB. Mais les genres étant tellement mélangés, il est difficile aujourd’hui de définir les productions comme un paramètre réel.
La différence entre le Rap et le RnB est un sujet très prenant, et il est traité sous toutes ses formes (ou presque) dans le dernier épisode RnB Talks de notre podcast Memory Lane : secrets de scène & de studio.
Quant à SZA, vous pourrez la retrouver sur la scène de We Love Green (Paris) le dimanche 2 juin 2024.
Kota The Friend’s Best Lyrics from Lyrics to Go Vol.5 | A journey to serenity
Par Lou-Marco Crepelle
Photograph by Anne-Sophie Benoit for Sounds So Beautiful
Kota The Friend recently celebrated the 5th anniversary of his series Lyrics to Go. A project that had him stand out as a lyricist and not just a Hip-Hop MC, but a Neo-Soul artist too, constantly seeking self-development and making therapeutic music to nourish his mind and soul.
He’s just finished his European tour, playing in Paris for the very first time, at Cabaret Sauvage.
Photograph by Anne-Sophie Benoit for Sounds So Beautiful
Released on January 25, Kota’s latest album The Friend promises to be the refreshing continuation of his Lyrics To Go series. In this fifth volume, Kota continues to travel, both physically and spiritually. Sounds So Beautiful offers you a lyrical analysis of his journey.
From the first lines of the album, it is Kota’s maturity that stands out with this sentence. Aware of the ephemeral nature of life and the importance of taking care of those we love, his dreams are transformed into missions, into true life goals. It also affirms his determination to continue doing what he loves for those he loves.
Dreams turn to missions Family first, livin’ ’til I’m sleepin’ with the fishes
Kota The Friend – Beijing
Still in this idea of knowing oneself and others better, Kota emphasizes the fact of choosing one’s relationships carefully. To improve yourself and rise up, you have to be surrounded by people who pull you up and who want you to succeed. You should also not pay attention to selfish people, who talk about things they don’t know and who are not able to think by themselves.
People bickerin’ ’bout all this shit they think they know We only kickin’ it with people that could think on they own
Kota The Friend – Beijing
For those who still doubted about it, Lyrics to Go Vol.5 is indeed a travel, as the cities in the song names indicate. The rapper looks back on his memories in different cities – Tulum, Milan, Vienna – but also in specific geographical locations – Backstage in Minneapolis, Alabahama Hills… Kota describes this journey to us with simple moments but filled with serenity.
UNO on the beach, sippin’ liquor in a lake house, Blessins always fallin’ from the sky, get the rake out
Kota The Friend – Big Bear
This serene journey is troubled when Kota remembers his own misfortunes, including a complicated love affair. But he also remembers the misfortunes that humans experience all around the world, especially in times of war. He expresses this return to lucidity in Backstage In Minneapolis: he speaks about the behinds of the utopian journey.
But maybe if you tell me what’s hurting I probably understand it I fuckin’ love you won’t you understand it
Kota The Friend – Backstage In Minneapolis
Loading up another cannon Bombing everything in sight Don’t care where the fuck it’s landing So it’s up to me to end the war
Kota The Friend – Backstage in Minneapolis
After this raw return to reality, the songs are gradually filled with confidence and hope in what he is now and what he will become.
A n*gga free, never living enslaved, until I’m digging my grave
Kota The Friend – Yuma
We feel a real recovery after the questioning. From now on, there is no room for doubt, only confidence and ambition.
It feels good knowing what I’m seeking is seeking me It feels good knowing all my people can see the dream
Kota The Friend – Evergreen
Out in Evergreen, we can move a fuckin’ mountain And everything around it, that’s really how I feel
Kota The Friend – Evergreen
At the end of the album, he even goes so far as to pass on this hustler mentality to his daughter. Thanks to this, Kota shows that he has managed to find inner peace, that he is now able to know what to teach his daughter and what values to instill in her. Even if it was disturbed throughout the album, we find once again the serenity of the beginning.
And my daughter that’s my lil twin, fuck a gender role She ain’t accepting how it is, she gonna set the tone Black and educated, yes baby, get ya own My mamma strong, love to see these women gettin’ bold
Kota The Friend – Vietnam
Photograph by Anne-Sophie Benoit for Sounds So Beautiful