SECTION.808 – ENQUÊTE SPÉCIALE : L’engagement dans la musique

Par Lou-Marco Crepelle

Pour mon mémoire/enquête de fin de Bachelor à l’ISCPA Lyon, j’ai choisi de traiter de l’engagement militant dans la musique en répondant à la question :

Comment la musique contemporaine porte-t-elle les luttes politiques et sociales ?

La réponse ne venait pas des livres, mais des gens qui la vivent. J’ai donc rencontré six acteurs : un rappeur, une danseuse, une photographe et programmatrice, une DJ fondatrice d’associations, et deux journalistes. Chacun raconte comment l’engagement prend forme – sur scène, dans les espaces qu’on crée, dans les images qu’on capte, dans les histoires qu’on choisit de raconter.

Ce podcast en trois épisodes est le fruit de ces rencontres. Le premier interroge les artistes et leur devoir d’engagement. Le second découvre les créateurs qui construisent des alternatives. Le troisième examine le rôle des médias dans la transmission de ces messages politiques.

Toutes les interviews ont été réalisées et enregistrées par moi-même.

Bonne écoute !


Tu as apprécié mon travail d’enquête ? Tu as des questions ou des remarques constructives ?
Fais-le moi savoir en écrivant un commentaire ou en message sur Instagram (@808marcopolo) !


ÉPISODE 1 – Les artistes doivent-ils s’engager ?

Dans ce premier épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me suis demandé : faut-il que les artistes prennent position ? Faut-il que leur voix dépasse la scène pour toucher le réel ?

À travers les témoignages du rappeur lyonnais Dr Kyle et de la danseuse Juliette, j’explore cette tension fondamentale : le droit à la liberté artistique face au devoir de responsabilité citoyenne. Dr Kyle voit l’engagement comme une nécessité vitale, tandis que Juliette défend le droit des artistes à rester silencieux. Entre dénonciation des violences policières et liberté créative, comment prendre la parole sans risquer sa carrière ? Et jusqu’où peut-on aller sans se mettre en
danger ?

Un premier épisode pour poser les bonnes questions. Les réponses, elles, sont plus complexes qu’elles ne le paraissent.

Transcription écrite épisode 1 (par chapitre)

Quand on parle d’artistes engagés, on pense souvent à leurs textes, à leurs paroles revendicatrices.
Le 113 qui dénonce le racisme et le mépris de classe, Médine qui dénonce l’islamophobie ou plus récemment Theodora qui défend le féminisme et dénonce l’extrême droite.
Mais est-ce que l’engagement d’un artiste, ça s’arrête là ? Au micro ? Sur scène ?

Dans cet épisode, je veux explorer une question plus complexe : qu’est-ce que ça veut dire, pour un ou une artiste, de s’engager politiquement et socialement, au travers de son art et en dehors ?
Est-ce que dénoncer les violences policières dans un texte suffit, ou est-ce que l’on attend des artistes qu’ils lient leur profession à leur rôle de citoyen, qu’ils aillent manifester, militer, qu’ils créer des associations ?

Et surtout : est-ce que les artistes ont un devoir d’engagement ?
Ou est-ce qu’ils peuvent exister simplement pour faire danser les gens et les émouvoir, sans porter le poids du monde sur leurs épaules ?

Pour répondre à ces questions, j’ai rencontré deux artistes aux visions différentes : le rappeur lyonnais Dr Kyle, qui abordent frontalement les thèmes sociétaux dans ses textes, et Juliette, danseuse qui m’a aidé à comprendre que l’engagement artistique peut se faire dans la musique comme dans le danse, et souvent plus qu’on ne le pense.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 1 : Les artistes doivent-ils s’engager ?

Il y a de ces artistes pour qui l’engagement n’est pas un choix, c’est une évidence.
Dr Kyle fait partie de ceux-là, et c’est la première chose qu’il m’a expliqué lorsque l’on s’est rencontré.

« Je pense que c’est une question de survie de parler de politique. Moi je suis assez sérieux là-dessus, c’est pas une question de « je me donne un genre, ouais moi mon créneau c’est de parler politique ». Pas que tu sois obligé de parler de politique quand t’es artiste. Par contre, je pense que c’est important quand t’es un être humain de parler de politique. Parce que sinon ça va te tomber dessus un moment donné. »

Dr Kyle

Pour lui, l’engagement politique n’est pas une posture d’artiste, c’est avant tout un devoir de citoyen.
Pour son cas, c’est un devoir qui vient de son histoire familiale, des « traumas générationnels » pour le citer, et de cette conviction profonde que si on laisse le pouvoir aux mauvaises personnes, on finira par en payer le prix.

« Et ça, j’en ai l’intime conviction que si tu laisses faire d’autres gens, si tu crois que ce n’est pas ton affaire, un jour ou l’autre, si tout le monde fait comme toi, tu vas te retrouver enfermé dans un camp. »

Dr Kyle

Cette phrase, elle m’a marqué.
Parce qu’elle dit quelque chose de fort : l’engagement, ce n’est pas un luxe, c’est de ne pas s’engager qui en est un.
Ne pas parler, ne pas agir, c’est ne pas se protéger et laisser le champ libre à ceux qui veulent nous opprimer.
Et justement Dr Kyle ne se contente pas de rapper, il agit aussi.
Rien que le 1er mai dernier, il a joué sur un char de la CNT en pleine manifestation.
Une anecdote qui restera gravée dans sa mémoire, et qu’il me raconte avec le sourire.

« C’est fou ! On a joué sur un char mouvant au milieu de la manif’, on a rappé sur le Pont de Bellecour. On vit des moments marrants quand même ! C’est pas tout un chacun qui peut vivre ça, c’est coolc c’est un méchant privilège en vrai. On a fait une arrivée à Bellecour sous les gaz lacrymo, j’ai vu une charge de CRS derrière mon public, alors que j’étais en train de rapper. C’est particulier. »

Dr Kyle

Mais il nuance aussi.
Parce que militer quand on est artiste, c’est compliqué.
Tu ne peux pas faire grève comme un ouvrier.
Ton levier, c’est jouer gratuitement pour des causes qui en valent la peine.
Créer des moments fédérateurs avec des associations qui vont récolter des fonds par la billetterie et les boissons, et qui elles vont pouvoir agir toute l’année.

« Le propre d’un travailleur, ça va être de faire grève pour faire plier le capital. […] Les artistes, c’est plus compliqué. Par contre, jouer gratuitement à des endroits peut être la meilleure manière de lutter quand t’es artiste. Parce que ça re créé ce truc fédérateur de ramener des gens autour de toi, et ça permet à une association ou à un groupe militant de vendre de la bière, de vendre des boissons et de renflouer les caisses. »

Dr Kyle

Malheureusement, cela a un coût.
Dr Kyle est intermittent, alors il doit jongler entre les concerts gratuits pour les assos, et les concerts payés pour survivre.
Et comme souvent, le besoin d’engagement se confronte à la réalité économique.

« Moi je suis intermittent, je vis de mon art. Donc t’es obligé de jongler en fait. Parce que si je fais que ça, je vis pas. »

Dr Kyle

[Extrait Dr Kyle – Crépuscule] « La France est un bateau pillé par des puissants, et maintenu à flots par des gens épuisés. Un monde où faut s’arracher l’bras pour pouvoir rentrer dans un moule. Puis affirmer qu’on adore ça, essayer de survivre sans amour. Répéter les mêmes complaintes en espérant qu’ça marche un jour. Dans les Années 80 j’aurais fait du Charles Aznavour. »

Mais tout le monde ne partage pas cette vision.
Pour Juliette, danseuse que j’ai interrogée, l’engagement peut être important en tant que citoyen, mais n’est pas une obligation en tant qu’artiste.

« Moi, je comprends qu’ils gardent le silence. Ils ont décidé de faire de la musique, ils n’ont pas décidé de s’engager en politique. C’est deux domaines différents. Enfin, ils ne doivent rien à personne. Je ne vois pas pourquoi ils devraient forcément afficher le soutien à telle ou telle cause. »

Juliette

Cette position, elle m’a surprise.
Pas parce qu’elle est choquante ou dénuée de sens, mais parce qu’elle est plus rare, en tout cas dans mon environnement musical.
Aujourd’hui, on a le sentiment que tout artiste qui ne prend pas position est coupable, qu’être silencieux les rend complices.
Mais Juliette défend une autre idée, celle qu’on ne peut pas forcer un artiste à s’engager.

« Ils n’ont pas demandé à être le représentant, le responsable de leurs fans. »

Juliette

Selon elle, exiger des artistes qu’ils s’engagent, c’est prendre le risque qu’ils s’engagent par pression et non réellement par choix, par conviction.
Les artistes vont prendre la parole pour plaire à leur communauté, pour cocher des cases, sans vraiment s’écouter eux-mêmes.

« Le problème aussi, c’est qu’on se retrouve avec des artistes qui vont exprimer un avis politique pour plaire à telle ou telle communauté. Pour exprimer un avis politique, il faut être libre de choisir. Et si ça devient une pression, ces artistes ne pourront plus être capables de choisir en fonction d’eux-mêmes. Ils vont faire en fonction de leur communauté aussi, et la communauté va être influencée. »

Juliette

Juliette défend aussi une autre idée, où elle rejoint certains propos de Dr Kyle, que l’engagement n’est pas toujours visible.
Il n’est pas rare que des artistes militent dans l’ombre, et dans ce cas-là, le silence ne signifie pas l’indifférence.

« Il y a des artistes qui vont dire, je suis contre ce génocide, et d’autres qui ne vont rien dire et qui vont donner des millions pour essayer d’aider des associations contre le génocide. Donc des fois c’est pas visible, mais c’est vrai. »

Juliette

Et elle va plus loin.
Pour elle, l’art n’est pas intrinsèquement politique.
On peut faire de la musique, danser, chanter, juste pour exprimer des émotions ou émouvoir les gens, sans nécessairement en faire un acte militant.

« La musique, c’est un moyen d’expression d’abord, et on n’est pas obligé d’exprimer la politique ou de ne s’exprimer qu’en politique. Je pense que la musique, ça existait avant la politique et qu’on a plein de choses à dire d’autres aussi. Parler d’émotions, de rupture, d’une soirée… On est pas obligé, ça peut être une pause dans nos vies, on est pas obligé de parler de politique, on a d’autres émotions à vivre. Non pas que ce soit mauvais de parler de politique. »

Juliette

Mais alors qui a raison ?
Dr. Kyle qui dit « c’est une question de survie » ?
Ou Juliette qui dit « ils ne doivent rien à personne » ?
La vérité, c’est peut-être que les deux ont raison. Parce que chaque artiste, dans la danse ou la musique, a son histoire, son vécu, ses combats.
Et que si on peut exiger de chaque citoyen qu’il s’engage, on ne peut pas exiger de chaque artiste le même degré d’engagement.

Ce que j’ai compris en menant ces deux interviews, c’est que l’engagement artistique ne se résume pas à crier des slogans sur un morceau.

Juliette m’a expliqué que dans la danse, où l’engagement est souvent le fruit du ou de la chorégraphe qui est ensuite mis en œuvre par les danseurs et danseuses, dans la danse, l’engagement passe par des gestes qui ne se voient pas toujours.
Par exemple, choisir un style de danse ou une personne particulière pour l’incarner, tous les deux avec leur histoire, c’est déjà politique.

« Pour le coup, si on fait du hip-hop, ou des danses urbaines en général, il faut avoir connaissance qu’il y a beaucoup de ces styles qui sont nés soit de la communauté LGBT, soit des communautés opprimées et discriminées, notamment énormément afro-américaines. »

Juliette

Pour ces danses urbaines dont elles parlent, leur création a souvent été faite en réaction à une oppression.
C’est ça l’engagement, créer des espaces de liberté, de paix, de fraternité.

« C’est énormément de danses qui ont été créées pour pallier la violence, et pour devenir une alternative à la violence pour les populations opprimées. »

Juliette

Et puis, il y a les artistes qui s’engagent par leur simple existence.
Guillaume Diop, premier danseur étoile noir de l’Opéra de Paris.
Misty Copeland, première danseuse noire aux États-Unis.
Ils n’ont pas besoin de faire des discours militants. Leur présence sur scène est déjà un acte politique.

Dr Kyle m’a lui aussi parlé de ça.
Pour lui, l’artiste ne doit pas être une idole.
Son rôle, c’est d’amener à la réflexion, de créer une énergie collective, de mentionner des auteurs dans ses textes pour que les gens aillent lire et s’éduquent.
Mais son rôle n’est pas de guider le peuple comme un prophète.

« Il faut pas mettre trop d’espoir dans des idoles en fait. La victoire, elle sera collective. Je vais parler à titre personnel. Tant mieux si ma musique, à un moment donné, peut habiller un certain moment de la révolte, mais c’est pas MOI qui vais faire la révolte. C’est nous tous, collectivement. On est pas au-dessus de la mêlée, les artistes à guider le peuple vers le bon chemin, non non non. »

Dr Kyle

Et il insiste : un message militant va de pair avec la création artistique.
Pour lui, ces deux éléments sont indissociables, et tous deux nécessaires à la création d’une œuvre de qualité.
La forme au service du fond, et inversement.

« Le rap et de manière générale l’art, quand il se veut militant, il faut pas que ça soit un tract. […] La poésie, c’est politique parce que on est censé raconter des mensonges au service de la vérité. Si on a pas le petit pas de côté, et qu’on arrive pas à créer l’imagination chez la personne en face, de voir plus loin que ce qui est devant nos yeux, on loupe quelque chose pour moi. Il faut que notre art serve à ça. À aller plus profondément dans la réalité. »

Dr Kyle

C’était le point le plus important pour moi dans ces deux interviews.
Dr Kyle et Juliette ne sont pas d’accord sur tout, mais ils partagent une conviction. L’engagement artistique ne se décrète pas, il se vit.

Que ce soit en rappant sous les gaz lacrymo, en dansant dans des spectacles sur l’immigration, en donnant de l’argent à des assos dans l’ombre, ou simplement en créant des espaces de liberté… chaque artiste trouve sa manière de porter le monde.

Alors, est-ce que les artistes ont un devoir de s’engager ?
Je pense que oui, un minimum, au vu de leur position et de la portée de leur voix.
Mais peut-être que la question n’est pas là.
Peut-être que la vraie question, c’est : comment on crée les conditions pour que les artistes puissent s’engager librement ?
Sans pression. Sans récupération. Sans que leur carrière ne soit détruite parce qu’ils ont osé prendre position.
Car c’est aussi un enjeu pour les artistes : prendre publiquement la parole pour certaines causes peut avoir de grosses conséquences.

« Parler de la Palestine à l’heure actuelle en France, c’est incroyable. On en parlera dans les livres d’histoire. Le nombre de gens qui ont perdu des carrières artistiques parce qu’ils ont parlé de la Palestine, c’est édifiant. »

Dr Kyle

Alors peut-être que notre rôle à nous, en tant que public, c’est de protéger ceux qui osent parler.
De les soutenir, de les écouter, et de ne pas exiger d’eux qu’ils soient parfaits, comme on le ferait avec n’importe quel citoyen.

Parce qu’au final, comme le dit Dr. Kyle : la victoire sera collective.
Et les artistes ne sont pas des héros solitaires. Ils sont avec nous. Dans la lutte.

Merci de m’avoir écouté. Et surtout, merci à Dr. Kyle et Juliette pour leur temps et leur sincérité.


ÉPISODE 2 – Derrière la scène : elles créent des alternatives

Dans ce deuxième épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me suis tourné vers ceux qui façonnent l’industrie musicale de l’intérieur, sans toujours être visibles : les acteurs connexes.

À travers Sibel, DJ et co-fondatrice du collectif féministe Blazing Women, et Mathilda Saccoccio, photographe et co-fondatrice du Boomrang, je découvre comment les choix quotidiens créent un monde parallèle. Comment refuser les compromis. Comment construire des espaces féministes et des lieux politiques. Par la programmation d’artistes femmes et queers, par la prise de position contre certains projets, par la documentation photographique comme acte de résistance, ces deux femmes façonnent l’identité réelle d’une industrie.

Les personnes de l’ombre sont cruciales. Elles changent les choses, lentement mais en profondeur.

Transcription écrite épisode 2 (par chapitre)

Dans le premier épisode, on s’est posé une question : est-ce que les artistes ont un devoir de s’engager politiquement ?
On a vu que la réponse n’était pas si simple, que certains comme Dr Kyle, ressentent ça comme une nécessité vitale.
Et que d’autres comme Juliette, défendent le droit des artistes à rester silencieux.
Mais la vision commune qu’on a dégagée, c’est que l’engagement ne se passe pas juste dans les chansons et sur scène.

L’engagement, il peut prendre mille formes.
Et quand on regarde l’industrie musicale de près, on se rend compte que ce ne sont pas seulement les artistes qui façonnent les messages, les valeurs, ou la direction qu’on prend.
Il y a des gens dans l’ombre, des gens qui choisissent qui joue, comment on voit les soirées, qui on filme, qui on met en avant.
Des gens qui créent les espaces où la musique se fait, et ces gens-là, ils ont aussi un pouvoir énorme.

C’est ce qu’on va explorer aujourd’hui : les acteurs et actrices connexes de l’industrie musicale.
Ces rouages invisibles mais absolument essentiels.
Pour m’éclairer sur ces sujets, je me suis entretenu avec deux personnes du milieu.
Mathilda, photographe de clubs et co-fondatrice du Boomrang.
Et Sibel, DJ et co-fondatrice de Blazing Women.
Deux femmes qui ont décidé d’utiliser leur position pour faire de l’engagement politique un acte tangible.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 2 : Derrière la scène : elles créent des alternatives

Quand on parle de photographie de club culture, on pense souvent à ces photos surexposées sur Instagram, des gens qui dansent, du flash aveuglant, une esthétique très commerciale.
C’est normal, c’est ce qu’on voit le plus.
Mais Mathilda m’a expliqué quelque chose que je ne savais pas : il existe en réalité deux mondes complètement différents dans la photographie de club culture.

D’un côté, il y a la photographie technique, commerciale, celle née à Miami dans les années 80, avec des promoteurs qui voulaient juste faire la promo de leurs soirées.
Et de l’autre côté, il y a la photographie artistique.

« Donc tu vois c’est déjà deux métiers un peu qui s’opposent, qui ne sont pas du tout les mêmes. Et du coup en termes d’esthétisme, dans les métiers un peu plus technicien de l’image, on va appeler ça comme ça même si on appelle ça un photographe… Dans le technicien de l’image, il va y avoir vraiment un esthétisme hyper corporate, hyper flashée. On n’est pas dans la recherche du beau, on est dans la recherche limite de l’information, et du souvenir à donner aux gens, et la promotion de l’événement. Alors que dans le métier de photographe artiste archiviste, il va y avoir une notion d’art, d’archive, d’essai artistique, d’esthétique, qui va être en dehors de faire plaisir aux gens et aux promoteurs d’événements, mais plus de montrer ce qui se passait à l’époque dans ce club. »

Mathilda Saccoccio

Mathilda fait partie de cette deuxième catégorie.
Elle a grandi dans les rave parties, avec des petits appareils photo argentiques, juste pour le plaisir de capturer l’instant.
Puis il y a eu la hype d’Instagram, la professionnalisation, et finalement… une crise d’identité.

Parce que plus sa carrière montait, plus elle était bookée pour des gros festivals, plus les briefs qu’elle recevait devenaient clairs : prends des photos massives, montrant qu’il y a beaucoup de monde.
Quand Mathilda, elle, veut photographier l’intimité des soirées, capturer le moment.

« Moi, j’ai toujours voulu rendre des dancefloors poétiques, même à des moments où ils ne l’étaient pas. J’ai été à des soirées qui sont absolument corporate, absolument massives, où il y a énormément de gens. Et les images que moi je pouvais donner en fait à mes clients n’étaient pas forcément représentatives de ce qui se passait. C’est aussi un peu notre travail finalement, de déguiser, de maquiller, d’esthétiser des soirées. »

Mathilda Saccoccio

À un moment, Mathilda a été confronté à une décision qui a été un véritable déclic. Une question qui a tout changé.
On lui a proposé de photographier une Boiler Room, ces soirées électro diffusée en live. Et elle a refusé.
Pourquoi ?
Parce que faire les belles images qui vont servir à remplir les salles et faire l’Instagram d’une marque rachetée par des fonds d’investissements aux valeurs contraires aux siennes ? Non, ça ne passait pas.

Alors Mathilda a compris quelque chose de fondamental : ses images ne sont pas neutres.
Elles participent à la culture, elles créent des archives, elles fabriquent la mémoire collective des soirées d’aujourd’hui.

Et cette prise de conscience de la responsabilité de son travail de photographe a changé sa manière de faire.

« Ça serait beaucoup de flemme intellectuelle que de dire que ça n’a pas d’impact. Et moi, je n’ai pas envie de rentrer dans ces circuits-là. Et si mes photos d’archives vont forcément servir, je ne sais pas, moi dans 50 ans pour quelque chose… Je n’ai pas envie d’être de ce côté-là. Voilà, donc j’ai envie d’être du bon côté du militantisme. Ça ne veut pas dire que tout photographe a intérêt d’être militant. Ça veut dire qu’il faut se rendre compte qu’à un moment tout est politique, et qu’automatiquement tes photos vont forcément servir à quelque chose. »

Mathilda Saccoccio

Elle a perdu des bookings en faisant ce choix.
Mais elle a gagné quelque chose de plus important : une cohérence. Une ligne directrice claire. Et une communauté qui respecte cette position.

Il y a une autre chose que Mathilda et Sibel partagent.
C’est une conscience féministe très aiguë.
Et dans l’industrie musicale, surtout dans la techno et l’électronique, cette conscience-là, c’est comme un acte de résistance.

Et cette résistance, pour toutes ces personnes de l’ombre dans l’industrie, elle passe par des actes de tous les jours, des choix conscients de travail.

« Pour moi c’était assez naturel de prendre, en général dans une foule, autant des personnes queers, que des personnes racisées, que des femmes. Et tu vois, moi, je prends principalement des femmes, mais sans faire exprès, même. J’ai déjà eu beaucoup de reproches, même dans les commentaires des photos chez Total Reez, de dire, « OK, Mathilda, elle ne prend que des photos de filles, c’est chiant. » Mais en fait, pour moi, je pense que c’est une façon aussi un peu provocatrice de dire, OK, on se réapproprie le dance-sport un peu comme on peut, tu vois. »

Mathilda Saccoccio

Pourquoi elle fait ça ?
Parce qu’elle voit tous les jours comment ça fonctionne. Comment dans les gros festivals, c’est encore les hommes blancs hétérosexuels qui dominent. Comment les demandes qu’elle reçoit sont révélatrices.
Par exemple, on lui demande de chercher des personnes racisées dans la foule et de les photographier pour faire croire au festival qu’il y a de la diversité. Alors qu’il n’y en a presque pas.

Et dans ce contexte, Sibel, elle, elle a créé Blazing Women. Un collectif féministe de DJs et d’artistes.
Pour Sibel, ça part d’une observation simple : les femmes artistes dans la musique électronique, elles se posent tout le temps des questions.
Et créer cette association, c’est un moyen pour elle d’aider les femmes à se sentir légitime dans la musique.

« Ça passe notamment par le collectif et le fait de vouloir m’entourer d’autres femmes DJ, et qu’on crée ensemble des projets. Les femmes artistes se remettent souvent en question, ont vraiment un gros syndrome de l’imposteur. Je l’ai beaucoup remarqué dans mon entourage et c’est pour ça aussi que j’ai voulu créer un collectif, pour qu’on soit ensemble et qu’on s’entraide les unes les autres et qu’on prenne confiance en nous. »

Sibel

Et pour agir concrètement, Sibel a plusieurs leviers à sa disposition avec son collectif.

Il y a la programmation : on booke des femmes DJs et des artistes queers en priorité.
Il y a les ateliers : des cours de mix en non-mixité pour créer des espaces de confiance.
Et puis il y a l’aspect éducatif.
Quand Blazing Women fait une soirée, ce n’est pas juste une fête. C’est une façon de dire : la place des femmes dans la musique électronique est importante.

Et la raison pour laquelle c’est important ? C’est que les femmes, dans toutes leurs actions mais encore plus dans la musique, sont jugées différemment.

« Il y a du sexisme. En fait, les femmes, on est jugées quoi qu’on fasse, j’ai l’impression, tout simplement. Et c’est pour ça que pour des femmes artistes, c’est difficile de s’imposer. Soit on va dire que telle femme est trop dénudée, que c’est comme ça qu’elle a réussi à avoir du succès. En fait, à chaque fois, on est toujours critiqué, peu importe ce qu’on fait. »

Sibel

Il y a ce double jugement du sexisme : soit tu es jugée sur ton apparence, soit on attribue ton succès à des raisons superficielles.
Tu ne réussis jamais parce que tu mixes bien. Simplement.

Et cela peut s’illustre concrètement par la disparité dans la rémunération des DJs.

« Le cachet minimum, je crois que c’est quelque chose comme 135 euros. Et moi, j’ai déjà mixé, j’avais un cachet de 300 euros. La personne qui mixait après moi, je crois qu’elle avait un cachet de plus de 2000 euros. »

Sibel

Deux mille euros contre 300. Pour la même prestation. Et on devine bien qui avait le plus gros cachet.
Donc Sibel et Mathilda, elles font ça : elles créent des espaces où ces inégalités ne sont pas invisibles.
Elles les mettent en lumière. Elles posent la question. Et elles agissent en conséquence.

Pour Mathilda, c’est par l’image. Pour Sibel, c’est par la programmation et le collectif. Mais au final c’est la même lutte.

Mais il y a quelque chose de plus grand que ces combats individuels.
Il y a les lieux. Les espaces où la culture se fait.

Mathilda est co-fondatrice du Boomrang. Un immeuble à la Guillotière à Lyon, qui existe depuis environ cinq ans.
Et ce n’est pas juste un endroit où on organise des concerts, c’est un lieu politique par essence.

Maintenant, quand je demande à Mathilda si le Boomrang a été créé comme un espace « inclusif et bienveillant », elle me dit que non.
Ça s’est juste passé comme ça. Parce qu’il y avait une communauté choisie au départ.
Une communauté choisie. Une communauté queer, progressive, mixte, alternative.
Le lieu n’a jamais été pensé comme inclusif, mais par les personnes à qui il s’adresse, il est naturellement devenu comme ça, et ça en fait déjà un acte militant.

« La question du militantisme, elle se pose par essence. À partir du moment où tu choisis de faire rentrer telle ou telle personne dans ton lieu, et que tu refuses aussi, parfois, d’en faire rentrer d’autres, ton propos devient politique. Et je pense qu’aujourd’hui, le mot politique, il fait un peu peur à tout le monde, en disant « olala les intellectuels ils nous soulent à parler politique » mais en fait, tout ce que tu fais, ta façon de consommer, comme ce que tu manges, comme ce que tu portes, comme ce que tu consommes dans la culture, est politique. »

Mathilda Saccoccio

Et le Boomrang, il l’affirme.
Il dit : nous, on fait des soirées pro-Palestine.
Nous, on accueille les personnes queers.
Nous, on est progressistes.

C’est une approche qui ne cache rien, qui ne fait pas semblant d’être neutre.
Elle dit : voilà ce que nous sommes. Si ça te plaît, bienvenue, et si ça ne te plaît pas, il y a d’autres propositions.

Et c’est exactement ce que dit Sibel avec Blazing Women.
Ce n’est pas un secret : on défend les femmes et les personnes queers dans la musique électronique.
Et ça se voit. Ça se sent quand tu rentres dans une soirée Blazing Women, et on veut que ça se sache.

« On essaie de donner de la place à des artistes femmes ou queers… On avait fait aussi des cours de mix, des ateliers cours de mix pour femmes, personnes queers. Ça, c’était vraiment pas mal parce que je pense qu’on a besoin de ces moments-là aussi en non-mixité. »

Sibel

Ces lieux, ces associations, elles ne résolvent pas tous les problèmes, évidemment. Elles ne vont pas changer l’industrie du jour au lendemain.
Mais elles créent des espaces où les gens peuvent respirer. Où ils ne sont pas jugés. Où ils peuvent être eux-mêmes.
Et où on dit clairement : ce qui se passe ici, c’est politique. C’est un choix. C’est un parti pris.
Et ça, c’est plus honnête que la plupart des soirées mainstream.

Sibel, elle me l’a dit d’une façon assez directe.

« Ces milieux-là, ces espaces-là ont toujours été engagés et se sont créés justement, pour que certaines minorités se rassemblent, etc. Je pense qu’il y a des personnes qui n’ont pas forcément conscience, peut-être pour les personnes qui découvrent la musique électronique et qui vont dans les soirées, et je pense que c’est aussi important peut-être de les sensibiliser, ou même ne serait-ce de s’informer sur l’histoire. »

Sibel

Les espaces festifs, ce ne sont pas juste des lieux où on se détend.
Ce sont des lieux politiques. Parce qu’ils créent du lien.
Parce qu’ils permettent aux marginalisés de se rassembler.
Parce qu’ils participent à la création d’une culture alternative qui dit : un autre monde est possible.

Mais il faut dire la vérité. Ce n’est pas simple.
Quand Mathilda refuse de photographier certains projets, elle perd beaucoup. Mais c’est à la hauteur de son engagement pour les causes qu’elle défend.

« Tu perds de l’argent, tu te disputes pas mal aussi avec les personnes qui t’embauchent, les personnes qui te prennent en prestat de service. C’est un moment hyper compliqué de ta carrière où tu te dis, en fait, je vais mettre des gens à dos, parce que c’est profondément ce que tu fais, je vais perdre des opportunités, c’est profondément ce que tu fais, pour finalement être en phase avec la direction où tu veux aller depuis le début. »

Mathilda Saccoccio

Et Sibel aussi, elle a dû faire des choix.
Elle gère Blazing Women en plus de son travail principal. Elle crée des ateliers, des événements. Elle booke des femmes et des personnes queers même quand ce n’est pas la « tendance » commerciale dominante.

Le constat qu’elles portent toutes les deux, Sibel comme Mathilda, c’est que c’est un combat sur le long terme.

« De mon point de vue, j’ai vu tellement de trucs dans le monde de la nuit, que tant qu’on serait dans un milieu d’hommes systémique, on peut faire des choses à nos échelles, mais c’est très très lent. Il faut attendre qu’une génération d’anciens hommes blancs, quarantenaires-cinquantenaires, s’en aillent pour petit à petit… Mais où que tu ailles, plus tu grossis, plus le capitalisme est prédominant, plus il y a du sexisme. »

Mathilda Saccoccio

Alors c’est un constat plutôt pessimiste, oui. Mais c’est honnête. Et c’est pour ça que Mathilda et Sibel continuent quand même.
Parce qu’elles savent que c’est long. Mais aussi parce qu’elles savent que c’est nécessaire.

Alors voilà. Mathilda et Sibel ne sont pas des artistes avec un micro sur scène.
Ce ne sont pas des rappeur·euse·s qui dénoncent les violences policières.
Ce ne sont pas des chanteur·euse·s qui prennent la parole à la télé.

Ce sont des gens qui agissent dans l’ombre. Qui créent les conditions pour que d’autres puissent parler.
Qui disent non. Qui refusent certains projets. Qui créent des espaces où les choses peuvent se faire différemment.

Quand Mathilda refuse la Boiler Room, elle crée un précédent.
Quand elle photographie plus de femmes, elle change le récit visuel qu’on se fait des soirées.
Quand Sibel crée Blazing Women, elle ne crée pas juste un collectif. Elle crée une alternative. Un autre modèle. Un endroit où les choses peuvent être différentes.

Ce que j’ai compris en parlant avec elles, c’est que l’engagement militant dans les milieux artistiques, c’est aussi ça. Ce n’est pas juste parler. C’est agir. C’est refuser. C’est créer.
C’est prendre position avec son corps, son image, son lieu, son influence, aussi minuscule soit-elle.
Et c’est ça qui change les choses. Lentement. Mais ça change.

Merci d’avoir écouté.
Et merci à Mathilda et Sibel pour leur honnêteté, leur courage, et leur travail de tous les jours.


ÉPISODE 3 – Qui contrôle la parole des artistes ?

Dans ce troisième et dernier épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me demande : comment les messages politiques circulent-ils réellement ? Et qui décide de ce qui mérite d’être entendu ?

À travers les perspectives du journaliste indépendant David Bola et de Lise Lacombe, rédactrice en chef de Mosaïque Mag, j’explore le rôle des médias comme acteurs politiques. Pas comme simples relais, mais comme des décideurs qui choisissent quelles voix amplifier et quels silences perpétuer. Entre l’écosystème médiatique fragmenté, l’enquête militant de La Fabrique du Silence sur les violences sexuelles, et la question de l’indépendance éditoriale, les médias ont un pouvoir immense : celui de créer les conditions pour que l’engagement soit possible.

Car l’engagement politique dans la musique ne se joue jamais seul. C’est un ensemble : les artistes qui parlent, les créateurs qui créent des espaces, et les journalistes qui donnent de la portée à ces voix. Une chaîne où chaque maillon compte.

Transcription écrite épisode 3 (par chapitre)

Dans les deux premiers épisodes, on a posé des questions importantes.
On s’est d’abord demandé si les artistes avaient un devoir de s’engager.
On a vu que certains comme Dr. Kyle ressentaient ça comme une nécessité vitale, tandis que d’autres, comme Juliette, défendaient le droit de rester silencieux.

On a ensuite exploré comment les acteurs « invisibles » de l’industrie – les photographes, les programmatrices, les fondatrices d’associations – créaient des alternatives par leurs choix quotidiens.
Comment Mathilda refusait certains projets pour ses valeurs, ou comment Sibel construisait des espaces féministes.

Mais il y a une question que j’ai gardée pour maintenant.
Une question qui relie toutes les autres : comment est-ce que le message des artistes engagés circule réellement ?
Comment est-ce qu’on en parle ?
Et qui a le pouvoir de dire : cette voix mérite d’être entendue, ce message mérite de circuler ?

La réponse, elle passe par les médias. Les journalistes. Les magazines.
Les personnes qui choisissent d’écrire sur telle ou telle artiste, de couvrir telle ou telle cause, ou au contraire de la passer sous silence.

C’est donc de ça dont on va parler aujourd’hui, le rôle des médias dans la transmission de l’engagement politique.
Pas juste comme des relais neutres, mais comme des acteurs qui font des choix.
Des choix qui ont des conséquences réelles sur ce qui se voit, ce qui se cache, et ce qui change – ou ne change pas – dans la société.

Pour m’éclairer sur ces questions, je me suis entretenu avec deux personnes qui vivent ça au quotidien.
David Bola, journaliste indépendant spécialisé dans les musiques actuelles, qui écrit pour plusieurs médias comme pour ses propres publications.
Et Lise Lacombe, rédactrice en chef de Mosaïque Mag, un magazine rap indépendant fondé en 2021, qui accorde une grande importance aux valeurs qu’il porte.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 3 : Qui contrôle la parole des artistes ?

Quand j’ai commencé à interroger David Bola sur le rôle des médias dans l’engagement politique des artistes, je lui ai posé une question très directe : est-ce que le journalisme musical, c’est du militantisme ?

« Quand t’es journaliste, tu fais le choix un peu de choisir tes sujets, de dire de quoi est-ce que j’ai envie de parler, etc. Mais après, toi, si ton rôle c’est d’être le relais de ce qu’il se passe, tu peux pas créer du discours. »

David Bola

Donc le journalisme musical n’est pas vraiment du militantisme.
Ce qu’il défend, c’est l’idée que les journalistes ne sont pas là pour inventer les mouvements politiques, mais plutôt pour les relayer, les analyser. Pour aider à les comprendre.
Ce qui ne le rend pas aveugle sur sa propre profession, il sait qu’un journaliste, c’est un humain, avec ses partis pris.

« Le militantisme, c’est vraiment très différent pour moi. C’est de l’action de tous les jours, sur le terrain etc. C’est juste que, comme tout journaliste, il y a forcément un petit peu d’opinion qui rentre en compte, et donc un journaliste qui penche plus vers la gauche va avoir tendance à parler des périls que l’extrême droite apporte, et des initiatives de gauche portées par des artistes. Et un journaliste plutôt porté à droite fera l’inverse. »

David Bola

Donc oui, les choix sont politiques.
Mais faire le choix du récit de la réalité, ce n’est pas du militantisme, c’est du journalisme.

« On va pas parler des dangers d’un parti ou d’une action parce qu’on déteste ce parti-là. C’est pas militant de dire « si l’extrême droite arrive au pouvoir il y aura moins de choses à faire pour la culture, c’est la réalité. » »

David Bola

Et en tant que journaliste de formation, je pense qu’il a raison.
Il y a une différence entre dire les faits, aussi inconfortables soient-ils, et utiliser les médias pour pousser un agenda politique.
Mais alors, qui décide quels faits sont importants ? Quels artistes méritent une interview ? Quels messages doivent circuler ?

C’est là que Lise Lacombe entre en jeu.

Chez Mosaïque, les choix sont très conscients.
Une des caractéristiques fortes de Mosaïque, c’est les deux faces du magazine.
À la manière d’un vinyle, il y a toujours un·e artiste qui fait la couverture de la Face A, et un·e autre artiste qui fait la couverture de la Face B.
Comme me l’a expliqué Lise, cette idée découle d’un engagement.

« L’idée de faire une Face A et une Face B, c’était aussi une volonté de ne pas invisibiliser les meufs. Parce que pour des raisons tristement économiques, les femmes à part Theodora vendent moins en vrai que des rappeurs connus en couverture. Mais c’est un problème plus global d’industrie et de public qui a du mal à s’engager sur des artistes féminines. Et nous on voulait pas se retrouver dans une situation où on sort quatre magazines par an et il n’y a jamais de meufs en couverture. »

Lise Lacombe

Donc Lise et son équipe ont pris une décision : avoir deux artistes en couverture à chaque numéro. Un « plus connu », un « en découverte ».
Un choix qui demande du courage économiquement.
Parce que, soyons honnêtes, ça coûte moins cher de mettre juste des artistes qui vendent que de prendre des risques.

Mais Lise a une philosophie bien tranchée là-dessus.

« Je crois, peut-être que je me trompe, mais j’ai quand même assez confiance en notre lectorat qui je crois a envie de ça aussi tu vois. Je crois que l’indépendance c’est aussi ça quoi c’est de faire confiance à son lecteur et pas juste le prendre comme quelqu’un de passif. »

Lise Lacombe

Donc oui, les choix journalistiques sont politiques. Mais David et Lise s’accordent sur ce point : ce n’est pas du militantisme au sens classique du terme.

Mais là où ça devient intéressant, c’est que Lise pousse la réflexion plus loin.

« La culture c’est politique. Il n’y a pas de culture neutre. La culture veut dire quelque chose, tout artiste dont tu parles, toute représentation veut dire quelque chose. Même si eux, on ne les politise pas s’ils n’ont pas envie de l’être, mais leur image, ce qu’ils incarnent est forcément politique d’une manière ou d’une autre. Et t’as pas besoin d’avoir des textes engagés pour l’être ou pour représenter quelque chose. »

Lise Lacombe

Ce qu’elle dit, c’est que toute œuvre artistique est politique d’une manière ou d’une autre. Et pour l’illustrer, elle donne un exemple récent d’une superstar.

« Theodora n’a pas les textes les plus engagés du monde sur le papier, comme on les entend. Et pourtant, ce qu’elle incarne, ce qu’elle dit, la manière dont elle le fait, même le langage qu’elle emploie, d’avoir popularisé un Boss Lady, c’est peut-être le truc politique que tu puisses faire. Alors que ce n’est pas politique, mais tu as popularisé Boss Lady. C’est lunaire en termes de positionnement féministe. »

Lise Lacombe

Un mot, une gimmick, qui a permis à toute une génération de jeunes femmes de se réapproprier leur propre narration. Et même plus, puisque Theodora a précisé que ce terme était non genré et destiné à toutes les personnes qui souhaitaient s’assumer comme elles sont.
C’est ça le pouvoir des médias.
Pas juste de relayer les messages engagés, mais de mettre en avant les représentations qui créent du changement culturel.

Le pouvoir, et le devoir des médias, c’est aussi de dénoncer et de révéler les problèmes d’intérêt public.
C’est dans cette dynamique que Lise et son équipe ont monté un magazine spécial : La Fabrique du Silence, une enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans l’industrie musicale.
Et ce projet ne vient pas d’un engagement militant au sens pur du terme. Ça vient d’un constat pragmatique.

« Au moment où je fais l’enquête, ça fait quatre ans qu’on est vraiment bien intégré et quatre ans que en fait je constate que des victimes viennent à nous. Je constate qu’il y a un sujet dont personne ne parle. Je constate que nous on y est confronté mais qu’en fait personne n’en parle. »

Lise Lacombe

Donc Lise s’est dit : mon rôle de journaliste, c’est pas juste de relayer la musique. C’est d’exposer les tabous. C’est de dire les choses qu’on préférerait taire.

Et c’est important de clarifier ça. Parce qu’aujourd’hui, on confond souvent « dire la vérité » avec « être activiste ».
Et ce ne sont pas la même chose.

Maintenant, voilà une question qu’on se pose souvent : pourquoi les grands médias mainstream ne parlent pas des sujets politiques dans la musique ?
Pourquoi ce sont plus souvent les petits médias spécialisés qui le font ?

David Bola répond à cette question par la simple structuration des médias aujourd’hui.

« Faut prendre les médias pas comme un bloc précis mais comme un écosystème. Et tu vas avoir des articles qui vont se focaliser sur la musique [et pas le message politique] parce que le lectorat de cette revue là ne connait pas du tout l’artiste et du coup il lui présente quelque chose. »

David Bola

David explique que les médias mainstream – la télé, les journaux, la radio – ont des contraintes différentes des médias spécialisés. Des contraintes qui font partie d’eux-mêmes, et contre lesquelles ils ne pourraient pas aller.

« Quand t’as un média méga mainstream genre Quotidien, tu parles à genre toute la France tu vois. Donc tu parles à des gens qui connaissent très bien le sujet, des gens qui connaissent pas du tout, des gens qui sont ouverts à le connaître et des gens qui sont pas du tout ouverts à le connaître. Et du coup tu dois arriver par une sorte de dénominateur commun. Mais en fait se dire ah ils pourraient faire autrement. Non ils pourraient pas faire autrement c’est genre le principe de leur existence de faire ça comme ça. »

David Bola

Donc voilà : pas de malveillance, c’est juste de la logique économique.
Pendant ce temps, les médias spécialisés comme Mosaïque peuvent prendre plus de risques parce qu’ils n’ont pas ces enjeux de contenter un large public.
Et pour Lise, il ne faut pas non plus condamner ces médias mainstream, qui fonctionnent sous d’autres logiques.

« Oui en 2027,quand  il y a un risque d’extrême droite assez élevé, et que tu traites de culture, tu ne peux pas faire semblant que ta culture elle n’est pas menacée. Parce qu’en fait, en te disant que oui la culture est forcément politique, d’une certaine manière, leur choix d’artistes et leur choix des discours qu’ils mettent en avant, sont un choix politique, même si ce n’est pas affiché comme nous. À un moment donné, ils font un choix d’incarner certaines choses ou non, et de parler certaines choses ou pas. Est-ce qu’on considère ça déjà que c’est un engagement de leur part ? Sûrement. »

Lise Lacombe

Ce qu’elle dit, c’est que même les médias qui prétendent ne pas être politiques font des choix politiques.
En ne parlant pas du rap pendant longtemps, par exemple.

« Ils ont mis des années à parler du rap, les médias généralistes, musique et culture. Et ils l’ont fait au forceps parce qu’ils n’avaient plus le choix. Parce que c’était sous leurs yeux et que c’était le truc que tous les jeunes écoutaient. »

Lise Lacombe

Donc l’écosystème médiatique, c’est compliqué. Chaque média a son rôle.
Et pour David et Lise, l’important c’est que collectivement, on arrive à une forme de vérité en lisant tout ce qui se dit.

Mais revenons à la vraie question : quel est le rôle des médias dans l’engagement des artistes ?
La mise en avant de leurs prises de parole par les médias peut permettre aux artistes de réaliser le poids de leurs mots.

« Je pense qu’il y en a beaucoup qui n’ont pas conscience que leur parole peut faire la différence, que les victimes, un mot de leur part c’est déjà énorme. »

Lise Lacombe

Et pour que les victimes par exemple entendent ces messages, ils doivent être relayés.
D’où le rôle des médias.
Surtout que dans le cas d’un artiste qui va transmettre un message, il va toucher directement son public, qui a une attache toute particulière.
Lise cite Rebecca du groupe Lulu Van Trapp qui lui disait : l’affiche la plus efficace pour un engagement politique, c’est toi avec ton micro sur scène.

« Elle disait : « l’affiche la plus intéressante ça va être celle-ci de prendre la parole ». Et j’étais assez d’accord en vrai avec ce qu’elle disait, parce que les gens partent du principe qu’ils t’aiment et qu’ils t’adorent. Donc ce que tu dis a plus de poids, ça c’est sûr. »

Lise Lacombe

Mais là où c’est délicat, c’est qu’on demande surtout aux victimes de s’exprimer. Les victimes qui doivent déjà subir les actes et les conséquences ont en plus de cela l’obligation de parler.
Les médias pourraient être une aide pour cela, une manière de soulager la victime.

« Je pense aussi que c’est aux gens pas forcément concernés justement par les sujets à prendre position. Des personnes blanches pour le racisme, des hommes pour les femmes… C’est aussi dans ce sens-là qu’on avancera je trouve. Parce qu’en fait les concernés sont juste fatigués, de devoir toujours être le porte-parole de quelque chose, incarner quelque chose… Je pense que c’est très fatigant à la fin. »

Lise Lacombe

C’est une nuance importante.
Parce qu’on demande souvent à Aya Nakamura, par exemple, de prendre position sur le racisme.
Mais elle est déjà en première ligne. Elle s’en prend plein la figure tous les matins.
C’est bien qu’elle le dénonce, mais pourquoi c’est à elle de parler le plus fort ?
Et David abonde dans le même sens.

« On a besoin de l’appui de ces personnes-là, et il est nécessaire pour motiver les gens, etc. Mais ce n’est pas la lutte essentielle, elle est politique et elle se passe un petit peu ailleurs aussi. »

David Bola

Donc voilà le rôle des médias. Ce n’est pas juste de relayer les artistes engagés.
C’est de créer les conditions pour que l’engagement soit possible. C’est de soutenir ceux qui prennent position.
C’est de soulager la pression qui peut être mise sur les artistes en faisant ce travail de diffusion à leur place, et en mettant la pression là où elle doit être.

« Heureusement qu’on a le collectif, et l’action de chacun individuellement qui crée du collectif, et c’est trop important et c’est trop bien. Mais dans l’industrie de la musique par exemple, c’est les patrons de labels qu’il faut aller chercher, c’est les patrons de maisons de disques, c’est le dirigeant de Spotify… C’est ceux qui ont un poids très concret sur cette industrie. »

Lise Lacombe

Mais il y a une chose que je veux clarifier.
Parce que Lise a pris position sur plusieurs des choses.
La Fabrique du Silence par exemple, c’est une enquête journalistique. Mais c’est aussi une prise de position sur ce que Mosaïque incarne.

« En fait spécifiquement le sujet des violences sexuelles en vrai pour moi journaliste musical ou pas il y a un peu un truc de société qui me paraît important dans n’importe quel milieu de prendre le parti aujourd’hui des victimes ça c’est mon avis personnel à moi, et dans n’importe quel milieu je l’aurais fait. »

Lise Lacombe

Et ça a des conséquences. Parce que quand on dit : nous on défend les victimes de violences sexuelles, on dit aussi : ceux qui les commettent, ils n’apparaitront pas sur notre plateforme.
Et ça peut mener à des situations inconfortables.

« Il ya des RP [Relation Presse], je leur dis « désolé ton artiste maintenant il est accusé de ça, ton artiste il a fait ça, ton festival truc… » C’est pas toujours facile, il y a des discussions ne serait-ce que là en cours sur des choses où on sait pas trop comment se positionner. »

Lise Lacombe

Encore une fois, quelque chose qui revient sur ces trois épisodes, c’est que suivre ses valeurs a un coût social et économique.
Mais ce prix à payer est bien moindre que ce que ça coûterait à Lise de ne pas suivre ses convictions.

« Je crois que ce qui doit primer dans tous les cas, sur toutes les relations qu’on mène c’est que déjà, on en discute beaucoup dans la rédac, qu’est ce qui est le mieux pour le média. Donc moi je pense qu’il faut toujours être très vigilant là-dessus, parce-que plus tu t’intègres, plus forcément je pense tu laisses certaines choses glisser. Mais on tient en tout cas par exemple à notre indépendance. »

Lise Lacombe

Et c’est là où elle et David se rejoignent. Tous les deux défendent l’indépendance éditoriale comme la vraie base du pouvoir des médias.

Pas d’être riche, pas d’avoir une grande audience.
Mais d’être libre.
Et je pense que logiques économiques mises à part, c’est ce que chaque média, musical ou non, devrait tendre à avoir.

Alors voilà. Après trois épisodes, on a exploré l’engagement politique dans la musique sous tous ses angles.
On a vu que les artistes vivent des tensions entre leur liberté créative et leur responsabilité citoyenne.
On a découvert comment les acteurs « invisibles » – photographes, programmatrices, fondatrices d’associations – créent des alternatives en refusant, en disant non, et en construisant.
Et maintenant, on sait que les médias jouent un rôle crucial.
Pas juste comme des relais, mais comme des acteurs politiques qui font des choix.
Des choix qui visibilisent certaines voix et en cachent d’autres.

Mais voilà ce que j’ai retenu surtout. De David, de Lise, de Dr. Kyle, de Juliette, de Mathilda et Sibel.
C’est que l’engagement, ce n’est jamais individuel. Ce n’est jamais une responsabilité unique sur les épaules d’un artiste, d’un journaliste, d’un photographe.
C’est collectif.

Quand Mathilda refuse la Boiler Room, elle crée un précédent.
Quand Lise dénonce les violences sexuelles, elle force l’industrie à se regarder dans un miroir.
Quand David analyse les tensions entre culture et politique, il aide les gens à comprendre ce qui se passe.
Et quand les artistes prennent position, quand ils chantent contre l’extrême droite, quand ils dénoncent le sexisme, ils inspirent les autres à faire pareil.

Ce ne sont pas des héros solitaires. C’est une chaîne de gens qui, chacun à leur niveau, décident que le silence n’est pas une option.


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Cognacs & Cigarettes : Jungle Jack et Jeanjass pour un drumless épicurien luxueux

C’est le projet que personne n’attendait mais dont tous les amoureux de rimes et d’esthétique soignée avaient besoin. Le rap sans concession et sans repos de Jungle Jack s’invite à la table des productions samplées et sans batteries de Jeanjass pour un dîner digne des plus grandes enseignes de la gastronomie. Cognacs & Cigarettes nous délivre le bruit et l’odeur, dix plats issus d’un charbon et d’un dévouement sans faille pour servir le meilleur produit que ces deux chefs peuvent proposer.

Bien sûr que ce disque méritait une introduction dithyrambique à la hauteur de sa prestation. La recette de Cognacs & Cigarettes, bien que prévisible, est maitrisée de bout en bout et pourra rassasier un public de techniciens souvent exigeants quant à ce qu’ils mettent dans leur assiette. Sans réinventer le genre, le duo Jungle Jack – Jeanjass nous abreuve d’un rap de bons vivants, qu’ils semblent avoir pris plaisir à concocter (je vais un peu ralentir sur le champ lexical de la cuisine, promis.)

« JeanJass sort ses prods comme des grands vins d’Bourgogne, Jack j’suis l’siroteur »

Après deux albums entièrement produits par son binôme Kamal Baghdadi, Jungle Jack a choisi de s’associer avec un nouveau beatmaker le temps d’un album. Et qui d’autre que Jeanjass, le maître alchimiste français du drumless, pour rejoindre l’équipe et ainsi donner naissance au quadruple J ? On troque alors les rythmiques effrénées et les kicks percutants de la Jungle des Illusions Vol.1 et Vol.2, pour un calme feutré, installé par des productions aux sample épurés et envoûtants.

C’est là que repose le vrai défi pour Jungle Jack, qui doit rapper sans backs et sans refrains, bref sans artifice, seul face au micro. Et si le « vide » du drumless (littéralement des prods « sans batterie ») pourrait en effrayer certains, rappeurs comme auditeurs, cette place laissée par l’instrumental sied parfaitement aux proses de Jungle Jack. Le sens du détail qu’il apporte dans chacune de ses lignes, autant pour les références qu’il cite que pour leurs placements complexes, lui permet de bien occuper l’espace et de nous tenir en haleine. Comme pour Okis (dont l’analyse est disponible ici), cette densité dans l’écriture apporte une valeur ajoutée à chaque écoute, révélant des sens cachés et des jeux de mots passés inaperçus à l’écoute précédente.

Jeanjass, qui semble depuis quelques mois vouloir confirmer sa place de producteur, fait parler comme souvent son bon goût avec des productions aux allures de The Alchemist et de Roc Marciano. Les samples sont choisis, traités et tournés avec finesse, car ils sont souvent les seuls éléments musicaux qui accompagnent les barz de l’autre double J. Sur certains morceaux, comme Châteldon ou L’ère du verseau, Jeanjass délivre en outro des samples inutilisés, comme il pouvait le faire sur Goldman ou plus récemment sur les ZushiBoyz. Des clins d’œil qui renforcent le caractère épicurien du disque, très organique, qui prend le temps de vivre et laisse de la place à la contemplation, à l’image de l’introduction instrumentale sur Miyazaki.

« J’suis l’homme au plan, l’architecte avec le papyrus »

Pour ceux qui connaissaient déjà le style de Jungle Jack avant cet album, on remarquera l’élégance nouvelle de ses textes, influencée par les prods léchées de Jeanjass, mais surtout par l’aspect hédoniste du disque. « Cognacs et Cigarettes », tout est dit dans le titre : un produit de luxe, à destination des amateurs de gastronomie rapologique dont Jeanjass et Jungle Jack seront les cuisiniers étoilés. Cette esthétique est annoncée dès le premier morceau Dyonysos, dont le titre fait directement référence directe au dieu grec du vin et de la fête.

Le flow coule à flots, Dionysos pillave tout l’caveau, Hercule avec les douze travaux
J’le fais sans forcer, sous lean j’danse avec Morphée, au calme c’est olympien
J’te sers ces versets comme des Corinthiens, j’te peints un tableau
Sur la ‘teille y a un centaure qui tient un javelot, plein d’drogues dans la boîte de Pandore
Œil du tigre sur une chaîne en or, c’est carré comme un foulard Hermès
Faut que j’perce comme la lance à Léonidas dans la joue à Xerxès

Jungle Jack – Dyonysos

Un raffinement qui donne aux dix titres une dimension presque mythologique, dans le respect de l’art, mais aussi des anciens écrits qui l’ont façonné. On notera les références à Jeunes, coupables et libres des X-Men (originaires comme Jungle Jack de Ménilmontant) dans Châteldon, à Nujabes et aux studios Ghibli dans Miyazaki, ou encore aux concerts de jazz au Duc des Lombards dans Le bruit et l’odeur.

« Ma vie c’est bitume et encre, biture et chanvre, sip des mixtures étranges »

Même si le champ lexical de l’alcool perdure tout au long des dix titres, Jungle Jack se garde d’en faire une ôde à sa consommation et prévient des dangers de tout abus. On retrouve cette idée sur plusieurs morceaux comme Châteldon ou Rougon-Macquart, références respectives à une marque d’eau minérale haut de gamme et aux écrits d’Émile Zola.

Coule comme un requin qui a pas d’aileron
Restau’ d’l’hôtel, j’ai pris un Pommard et une ‘teille de Châteldon

Graille du homard avec des bavoirs, envoie les desserts et ressers à boire
Jack, j’le ais-f vraiment, j’me pète le ventre
Descends des ‘teilles de champ’, crache des flammes sur des bêtes de samples

Jungle Jack – Châteldon

Rougon-Macquart t’as rien transmis à tes gosses à part l’alcoolisme
Accoudé à un bar, il parle comme Malcom X
Alcool et opiacés, eau violacée

Jungle Jack – Rougon-Macquart

J’bois des alcools fins et on smoke des spliffs épais
Trinque encore, les verres se remplissent
Mon corps est juste une machine qui transforme la bière en pisse

Jungle Jack – Göbekli Tepe

Sur l’interlude Huile de mort, l’extrait d’un reportage explique que l’alcool est constitué de l’eau de vie, partie la plus pure et concentrée, et de l’huile de mort, les « déchets » retirés par la purification. Il y a cette idée que consommer un bon alcool pour son goût et sa texture peut être un plaisir, quand boire un alcool de moindre qualité n’a pas d’intérêt positif notable, et peut même avoir de graves conséquences.

À travers ses textes, Jungle Jack transmet un souhait d’élévation, le besoin d’une certaine cohérence, corrélée aux thèmes du luxe et de la gastronomie qui composent tout l’album. Il ne parle pas de sprite et de lean, mais bien de « champagne violet », il ne parle pas de délicatesse mais d’un cœur « tendre comme une hampe de bœuf ».

J’veux aller voir les reflets d’la mer et les champs verdoyants
Pillave des bières à six euros dans l’wagon-bar
Mes habits sentent la weed, ma peau sent l’musc et l’savon noir

Jungle Jack – Peintures rupestres

Cognacs et cigarettes, pas d’café
Rimes riches, nutritives comme un plat d’mafé
Débouche une ‘teille d’une sacrée rareté et j’gratte des haïkus
Niaks gras, vinyle marbré comme un carré d’wagyu

Jungle Jack – Göbekli Tepe

Sous ses airs de festin, Cognacs & Cigarettes est peut-être d’abord une réflexion sur le goût — celui des choses bien faites, de la rime juste, de la note rare. Le luxe n’est pas ici dans l’ostentation, mais dans l’attention portée aux détails. Sans avoir l’ambition de réinventer la boom bap et le drumless, l’album s’inscrit dans une véritable démarche hédoniste, qui prend le temps de savourer ce que le rap a de plus savoureux à nous offrir. Un concentré d’élégance illustré avec brio sur une pochette signée Dexter Maurer, artiste suisse connu également pour les covers de Déjeuner en Paix (Mairo x Jeanjass), d’Omar Chappier (Mairo) ou encore de Solsad (Zamdane). Une connexion Ménilmontant – Charleroi – Bienne qui saura dignement accompagner vos banquets d’été sous le soleil du Midi ou vos discussions nocturnes au bord de la piscine.




Okis et Mani Deiz : une esthétique léchée pour La Crème la plus onctueuse du rap lyonnais

Par Lou-Marco Crepelle

Avec ses références géographiques et culturelles, et son argot aussi complet que complexe, Okis s’est vite imposé comme l’ambassadeur rapologique de Lyon. Des placements rigoureux et méthodiques avec un son et un flow bien à lui, que pouvait-on attendre d’un nouveau disque d’Okis ? Un renouvellement dans la musicalité et l’interprétation ou l’affirmation d’une formule déjà bien rodée pour fidéliser son public ? C’est clairement la seconde option qu’a choisi le rappeur des Pentes en sortant La Crème, nouveau disque réalisé en tandem avec Mani Deiz.

Deux disques. C’est ce qu’il aura fallu à Okis avant de sortir son premier album Rêve d’un rouilleur (dont l’analyse est disponible ici). Ce premier long format voyait l’éclosion pour certains, et la confirmation pour d’autres, du talent et de la proposition unique du rappeur lyonnais. Mani Deiz, qu’on ne présente plus dans les crédits du rap français, a rapidement vu le talent d’Okis avec qui il s’est associé pour ce premier album. Une fois n’est pas coutume, ce duo est de retour sur La Crème, une combinaison qui fonctionne bien grâce à la vision commune des deux artisans d’un son dont eux seuls ont le secret.

« Ça parle d’Okis, je vais te montrer qui c’est »

Comme sur Rêve d’un rouilleur, Okis conserve ce qui le rend si spécial et nouveau : son écriture. Un phrasé relativement lent (rythme de la boom bap oblige) mais si fourni qu’il en devient rapide à l’oreille. Et cette richesse offre un vrai plaisir à la réécoute, qui révèle à chaque fois de nouveaux éléments passés inaperçus à l’écoute précédente. On pourrait penser que cette concentration de mot compliquée à déchiffrer : elle l’est au premier abord. Et si certains voient en cette complexité le point faible d’Okis, j’y vois plutôt le point fort. Comme une nouvelle langue que l’on voudrait apprendre, il peut être difficile de se mettre dedans, mais une fois les bases maitrisées on profite pleinement de la densité de ses textes.

J’ai promu OK, promis au game que j’lui ferai des projets
J’ai promis aux gars que j’leur ferai des brochettes

Okis – Tremolo

Pour un salaire d’pion, nique un : « travaille et tais-toi »
Mon gars, t’es coincé tout l’été donc vive un : « tout laisser et tailler sous les étoiles »

Okis – Si j’allais mourir ce soir

J’rappe des plans séquences mais j’peux m’débrancher quand j’veux
Putain, c’t’abruti glande, y a même la prod qui rouille, donc on y braille des broutilles
Apprenti rookie t’rend ton Gucci, prend ton Wu-T Clan

Okis – La ville en umbro

De son précédent album, Okis a gardé ses références à Lyon et la description de son quotidien, auxquelles il a ajouté des réflexions plus personnelles. À propos de sa consommation de drogues, du fascisme qui gangrène les rues lyonnaises, de l’incompétence des politiques, mais aussi de son amour pour le rap, pour l’OL, et pour son train de vie qu’il décrit avec affection sans l’embellir. Des phrases aussi mélancoliques que remplies d’espoir, qui font d’Okis un rappeur, un humain attachant (sans pour autant le connaître personnellement bien sûr) que l’on suit au gré de ses balades méditatives. Si sa musique peut marquer un public national, elle sera d’autant plus touchante pour les Lyonnais (dont je fais partie vous l’aurez compris).

Bébé, la tise me manque, j’essaie d’me dire qu’la drogue est plus révélatrice qu’menteuse
Mais tout roule tant qu’j’assume qu’j’m’assomme tout le temps

Okis – Tout roule

Si j’allais mourir ce soir, j’voudrais qu’on m’laisse mon aprèm
J’voudrais rentrer chez moi gratter un dernier schéma

Okis – Si j’allais mourir ce soir

Squatte le Sytral, j’aiguise des lignes esquissées (Ok, ok)
Ça parle d’okis, j’vais t’montrer qui c’est

Okis – Smala municipale

Mani Deiz comme architecte sonore

On dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne doutent pas. Mais impertinent serait celui qui douterait des talents de Mani Deiz, qui demeure un gage de qualité après ses nombreuses années dans le rap. Même si Okis a avoué avoir commencé le beatmaking, jusqu’à y être plus dévoué qu’à l’écriture, on ressent la patte de Mani comme on la ressentait déjà sur Rêve d’un rouilleur. La combinaison de ces deux artistes aux visions et ambitions communes a une direction très claire : poser les meilleurs couplets sur des samples en 90bpm (très cliché je l’admets). Et c’est cette connexion qui marque les esprits, où les textes semblent taillés pour les prods, tout autant que les prods semblent conçues pour épouser les textes. Comme si le morceau gardait tout son sens même en enlevant le texte ou la prod, puisque les deux s’allient et se complètent.

Sur Tout roule, le flow latent presque somnolent d’Okis retranscrit en paroles les ambiances d’un sample, à la guitare lancinante et aux drums étouffés, avec un refrain désillusoire qui reste en tête « tout roule tant que j’assume que j’m’assomme tout le temps ». Ou encore la rythmique de basse groovy sur La ville en umbro qui donne aux couplets des deux lyonnais des vibes de baraudes nocturnes dans les Pentes, de Croix Paquet au Gros Caillou.

Un casting irréprochable entrée – plat – dessert

Pour nous délivrer la crème la plus onctueuse, Okis s’est entouré de rimeurs d’exception : le lyonnais Tedax Max et ses Gars Surs Municipaux Matox et Rowtag. Et pourquoi s’embêter avec des collaborations lointaines, quand on peut s’offrir un tel casting quasi 100% lyonnais ? (Matox est Clermontois sur le papier mais Lyonnais dans le cœur)

Le choix de ces featurings sonne vraiment comme une démarche de partage, et a du sens autant dans l’EP que dans le parcours d’Okis. Si tout s’est rapidement accéléré pour lui, comme il l’évoque dans Processus avec Sandra Gomes, c’est aussi une manière de rester en famille. Une famille unie par la culture lyonnaise d’une part, mais surtout par une même vision sincère du rap et du partage dans la musique.

Le centre-ville sombre, j’te l’ai décrit dans mille sons, j’ai fait partir plus d’mille sots
Entre rue Paul Bert et rue Moncey (J’te l’dis), Lyon, c’est big, viens prendre les mesures

Tedax Max – La ville en umbro

J’mе lève a l’heure où l’Frip US ouvre (Midi 20)
Encore d’la veille, j’suis très peu saoul
Dans la vitrine du type, j’vois qu’le tit-pe souffre

Matox – On rôde on ride

Miracles et périls, on atterrit là, j’avais pas prédit ça
Hier, j’trainais tard pour des denrées périssables

Rowtag – On rôde on ride

D’un simple coup d’œil, on pourrait être tenter de considérer La Crème comme une réédition, un complément à son premier album. Mais il est en réalité un disque à part entière, avec son cheminement et sa structure, encore plus tournée vers les samples nocturnes et le drumless. Cet aspect épuré des productions laisse la juste place aux textes denses d’Okis, qui seront pour toujours témoins et acteurs d’un quotidien de rouilleur, d’une culture rap exigeante et d’un combat contre le fascisme qui n’aura jamais sa place à Lyon.




Mairo et Hopital propagent le virus du rap suisse avec La Fiev

Par Lou-Marco Crepelle

Ce 21 février 2025, après une longue pause en solo qui a pris fin avec sa prestation magistrale chez Grünt, le Maire de Genève nous gratifie de La Fiev, véritable manifeste à la fois de sa personnalité et d’une culture Hip-Hop pointilleuse. En alliant l’ancien et le nouveau, que ce soit dans ses textes et interprétations ou dans les productions signées Hopital son frère jumeau, ce disque aux inspirations et aux références bien plus larges qu’on ne le pense s’inscrit déjà comme un marqueur temporel de son époque.

Pour ceux qui ne le connaîtrait pas, il est important pour comprendre cette analyse de faire une rétrospective des deux dernières années pour Mairo.

Tout comme pour son comparse H Jeunecrack (analyse de 1er Mouvement ici), 2024 a été une année de réflexion et de transition pour Mairo. Il faut dire que son run en 2023 restera gravé dans la roche (vous l’avez ?). Un EP commun avec Slimka en mars et la sortie d’Omar Chappier en mai le font connaître à un public plus large. Une meilleure visibilité qui mène à de nombreuses apparitions scéniques, comme aux Ardentes ou au Grünt Festival. C’est d’ailleurs le concert qu’il choisit pour annoncer Déjeuner en paix, un EP entièrement produit par Jeanjass, qui sort en septembre de la même année.

Mais alors qu’il multiplie les collaborations, comme son trois titres commun avec H Jeunecrack (voir ci-dessus), et que les avis de la presse spécialisée rap sont unanimes, autant pour ses textes que pour ses concerts, une question est sur toutes les lèvres : à quand le premier album de Mairo ? Il est de ceux qui respectent une certaine tradition du rap, avec une exigence particulière quant au premier album, qui représente pour sûr une étape lourde de sens dans une carrière.

Pour préparer le terrain, Mairo fait son retour en novembre 2024 avec la manière, puisqu’il nous délivre une des meilleures performances sur Grünt : une heure complète de freestyle, assis, debout, avec pour seul moyen d’expression son micro. Dans la foulée, il annonce une date à la Cigale, en clôture d’une tournée dans toute la France. Puis vient le moment que tous ses fans attendaient : son premier album. Ainsi, Mairo dévoile La Fiev le 21 février 2025.

« J’ai fait mon premier album sans faire de thérapie pour recracher ma haine telle quelle »

La Fiev se décompose en deux parties de six morceaux, coupées par une interlude radio. Dans la première partie, Mairo fait exactement ce qu’on attend de son premier album. Il rappe comme personne, étale sa technique dans des morceaux d’égo trip, tout en parsemant quelques phrases plus personnelles. Dès l’introduction, nitro LA FIEV, Mairo donne le ton : « J’ai fait mon premier album sans faire de thérapie pour recracher ma haine telle quelle. » À l’image de son Grünt, on ressent une certaine fougue, comme une soif de revanche, grâce à une interprétation très énergique et des paroles bien choisies. L’instrumental aide également à ce ressenti à la fois brut et épique, avec un refrain qui annonce l’avènement du messie et des couplets qui sonnent l’heure de la révolte. À la production des treize titres, qui d’autre que Hopital, le frère jumeau de Mairo, déjà à ses côtés pour 95 monde libre et Rougemort. Il faut dire que l’album instrumental mériterait une analyse à lui seul, tant ses compositions sont truffées de références.

Après une intro épique, on rentre réellement dans l’univers de La Fiev avec Dope. Une ambiance presque inquiétante, qui annonce la propagation de cette épidémie de fièvre que Mairo tease dès le titre de l’album. Un morceau de boom bap « dégueu conscient » (c’est comme ça qu’il s’amuse à décrire sa musique) de quatre minutes avec deux phrases répétées en guise de refrain, un parti pris bien loin des standards mainstream actuels. Dope s’inscrit comme le manifeste de l’écriture et de la musique de Mairo, il envoie un message fort sur qui il est et sur ses qualités de rappeur hors pair.

Regarder c’que j’ai osé braver : le regard des darons blasés, le regarde des tantines casées
Mais je fais comme mes idoles : Tonton Lino et Tantine Casey

Mairo – Dope

Rap FR : 6h de décalage avec New-York mais 5 ans de retard sur Mairo

Mairo – Dope

J’fais pas d’hiérarchie de la haine, je n’généralise pas les fautes commises
Mais je n’crois pas en l’extermination d’un peuple pour une terre promise

Mairo – Dope

Si ces premiers morceaux ressemblent à ce qu’on attendrait d’un album de Mairo, il ne souhaite pas être enfermé dans une certaine esthétique comme il le disait déjà dans Belly Ratchet : « Que les puristes mettent pas toute leur confiance en moi, ils risqueraient d’être déçus. » Dans i.think, Hopital reprend le style de la Baltimore Club et sa boucle de batterie iconique pour en faire une production entraînante et pleine de détermination. Un clin d’œil très bien expliqué par David Bola aka l’encyclopédie rapologique sur son compte Instagram. Et grâce à sa culture qui lui permet ces innovations dans les productions et les flows, il rappelle qu’il ne fait pas cette musique par effet de mode mais bien par amour.

J’suis dans l’rap depuis qu’il est moche, depuis qu’il est moche et pas à la mode

Mairo – i.think

Depuis qu’j’ai une ‘stache au d’ssus d’mes lèvres, une hache au d’ssus d’mes rêves
J’me dis qu’c’est pas si mal d’ouvrir une superette

Mairo – i.think

On commence alors le quatrième titre avec comme idée que Mairo est venu sauver le rap et le remettre dans le droit chemin. Mais il avait prédit cette réaction, ce statut qu’on lui attribuerait, et il nous prend complètement à contre-pied lorsqu’il répète dans le refrain de fight4GE : « Je ne suis pas un prophète ! ». Un peu à la manière de Kendrick Lamar dans Mr Morale lorsqu’il déclare « Kendrick made you think about it, but he’s not your savior ». On peut voir une autre référence avec Mr Morale dans la posture de Mairo sur la cover, un enfant dans les bras, comme sur la cover de Kendrick (ou alors je suis trop fan de ces deux albums on sait pas).

En parlant de la cover, elle est shootée par Léa Esmaili, une des figures les plus influentes du rap de ces dernières années. Elle a notamment réalisé la cover de plusieurs albums de Theodora, dont l’excellent Bad Boy Lovestory, la cover de SVR Effect de LeoSVR (également très bon) ou encore le clip de Gare du Nord de Yvnnis. Elle n’en est donc pas à son coup d’essai, et confirme une nouvelle fois avec la pochette de La Fiev son talent qui a déjà marqué et marquera encore l’imagerie du rap français.

Après quatre morceaux énergiques et démonstratifs arrive Paramount, plus mélancolique. Ce schéma est déjà présent dans Rougemort (2021), où après des flows puissants – sur astral, coupe gorge et attentat uzi – arrive eritriste, lui aussi plus mélancolique. On comprend que derrière cette carapace de sauveur du rap (sans en être le prophète) se cache une réelle démarche d’amour, pour le rap, sa famille, et sa « p’tite meuf ».

L’amour ça dure trois ans, ça fait vingt ans que je rappe par amour

Mairo – Paramount

J’pensais pas qu’mes parents pouvaient vivre séparément, même se détester carrément
Mes émotions viennent contester ma mémoire

Mairo – Paramount

C’est pas ma meuf, c’est ma p’tite meuf
Chacune d’ses peines me brise le cœur
J’la quitte pour le concert vers 19h
J’lui ramènerai des liasses en guise de fleurs

Mairo – Paramount

Si l’on peut supposer que l’album se décompose en deux parties, et que Minuit est le dernier morceau de cette première partie, c’est grâce à plusieurs indices. Tout d’abord, en plus de sonner vraiment comme une outro, avec une fin explosive, le morceau s’appelle minuit, pile la transition entre deux jours, ou deux parties d’album. Sur cette chanson clairement rock, une phrase résonne : « J’dois mieux écouter le bruit de mon âme. » Après avoir fait ce que l’on attendait d’un disque de Mairo dans la première partie, incisive, percutante, il doit prendre la direction qu’il souhaite réellement. Cette pensée ce manifeste d’autant plus par le choix de la composition rock, des sonorités nouvelles dans l’univers de Mairo et souvent mal intégrées dans des albums de rap (ce qui n’est pas son cas naturellement).

« J’dois mieux écouter le bruit de mon âme »

La seconde partie de l’album ne commence pas tout de suite, puisque l’on écoute d’abord le radio skit. Mairo affirme à nouveau qu’il fait dorénavant ce que lui seul attend, en nous montrant la variété de ses influences grâce à des extraits de morceaux bien choisis. On entend par exemple de la variété française avec Dalida dans Paroles Paroles, de l’électro avec Moby dans In This World ou bien sûr du rap avec un extrait de La Cliqua.

Sur blccd tears, le Maire de Genève déclare, comme pour prouver que cette deuxième partie s’ouvre sur quelque chose de différent : « J’vais pas rentrer dans l’thème juste pour rentrer dans l’moule, j’ai mes propres antennes, j’ai mes propres anthems (hymnes) » Une démarche une nouvelle fois accentuée par le choix des prods, qui rappelle que le rappeur et son producteur travaille main dans la main pour délivrer les meilleurs sons possibles. Ce n’est pas dans tous les albums que l’on peut trouver autant de cohérence et de symbiose entre les paroles et la musique, d’autant plus que les deux explorent des styles totalement différents, comme avec cette prod qui fait penser à celles de PinkPantheress. Avec cette instru Grime – 2Step, et plus largement avec cet album, Mairo se place comme un vecteur de culture, il ne fait plus seulement du rap pour les rappeurs, mais a vraiment à cœur de transmettre le rap à ceux qui veulent en apprendre plus.

Dans ma jeunesse, j’ai pas assez ksaar, en études, j’avais un tas d’exams
Mais, aujourd’hui je remercie, j’ai jamais eu autant un mental d’acier qu’ça
Plus personne peut m’abattre, Omar Chappier, j’suis arrivé à pattes

Mairo – blccd tears

Il évoque rapidement sa jeunesse juste au-dessus, se présentant comme un adolescent concentré à tout prix sur sa réussite. Il continue à se livrer dans Antidote ou venin, où il nous raconte son ascension dans le rap, de son statut d’étudiant de cette culture à celui de rappeur reconnu.

C’est qui ce petit qui maitrise comme ça ?
J’ai peu fréquenté Genève by night
J’étais dans les studios et les open mics
2023 un vrai highlight

Mairo – Antidote ou venin

2017 pendant Xtrm Tour
J’courais partout pour un peu d’lumière
Merci aux frères d’avoir prêter le micro
Promis j’continue jusqu’à assécher l’dico

Mairo – Antidote ou venin

Partout ça m’connaît, ça me reconnaît
Quand je marche du Petit au Grand-Saconneix
J’suis pas l’chouchou, nan, nan
Personne me cala depuis qu’j’suis enfant

Mairo – Antidote ou venin

Dans la lignée de cette transmission du rap, il explique qu’il a ses références d’OG et ses connaissances pointilleuses, mais qu’il ne fait pas un rap d’élitiste. Un statement qu’il répète beaucoup depuis ses premiers projets. Il dit notamment « M.A.I.R est éritriste pas élitiste » dans son Omar Chappier Freestyle (c’est le premier exmple que j’avais en tête, mais il y en a bien d’autres dans ce style).

J’ai beaucoup étudié le rap, on dirait qu’il fait l’uni’ Mairo
J’peux parler d’Big L et du rap d’N.Y, j’peux aussi parler d’Matuidi Charo

Mairo – Antidote ou venin

Mairo parsèment chaque morceau de l’album avec ses références variées : un rap américain des 90s avec Big L (dans Antidote ou venin) et Mobb Deep (dans Température), un rap des années 2000 avec Lino et Casey (dans Dope) ou Rohff (dans 45%), un rap plus récent avec Alpha Wann et Vald (dans Paramount), des musiques traditionnelles avec le sample du morceau Aqli Tsibet du chanteur érythréen Osman Abdelrahim (dans Température).

Ces clins d’oeil sont également visibles dans les titres, avec i.think en référence au titre Think de Lyn Collins, dont le break de batterie est samplé, ou encore 45%, un mix entre 45 Scientific, célèbre label fondé par Geraldo, Booba et Ali qu’il dédicace souvent (9 5 pour 45) et son morceau préféré all time 30% de Gims, dont il distille les punchs dans beaucoup de ses morceaux (il en parle longuement dans son interview avec Neefa).

Mairo se fait souvent des clins d’oeil à lui-même, comme avec ses célèbres gimmicks « L’aventurier sans son aventurière » et « La Patte Brisée ». Ce dernier prend le nom d’un morceau essentiel au storytelling de l’album, dans lequel Mairo nous raconte la relation avec ses parents, et particulièrement le parcours de sa mère, qui a l’a élevé après avoir fuit l’Érythrée.

T’as connu la pauvreté, la fuite et l’asile
Allez vas-y, avec ton sourire, fais nous croire qu’c’est normal et facile
Tu m’donnes ton assiette quand j’ai fini mais que j’ai faim encore
J’ai eu toutes les chances que t’as pas eues et je me plains encore
Tu t’es coupée aux quatre veines pour gérer quoi qu’il advienne
Tu es mon exemple et ma reine

Mairo – La patte brisée

Merci d’être restée auprès d’nous, de nous avoir soutenus pendant longtemps
Dans une situation qui t’convenait même plus

Mairo – La patte brisée

Après nous avoir raconté une partie plus intime de son histoire, on peut enfin donner une potentielle signification à chacun de ces gimmicks. « La Patte Brisée » définirait sa mère, qui a dû traverse le monde à pied (d’où la patte) pour fuir la pauvreté et la guerre, et qu’elle a été énormément affectée par ses épreuves (d’où brisée). « L’aventurier sans son aventurière » pourrait définir le père de Mairo, brièvement évoqué dans le morceau, qui aurait perdu sa moitié après sa séparation avec sa femme et qui serait donc sans son aventurière. Ce ne sont bien sûr que des suppositions.

Avec cette deuxième partie d’album, il nous raconte ce qu’il veut dans le style qu’il veut, il écoute le bruit de son âme. Et il semble que malgré ses nombreuses influences, son âme a un bruit du boom bap. Sur Température, Hopital et lui rendent hommage au rap new-yorkais en utilisant le break de batterie de Temperature’s rising de Mobb Deep, une rythmique devenue incontournable décryptée par Raphaël Da Cruz dans une vidéo pour Monte Le Son. Le morceau sonne comme un freestyle, démonstratif de rimes et de références rap, avant de nous donner, sans rapper cette fois, les références de son pays d’origine, l’Érythrée.

Hopital fait cette merde comme DJ Mehdi et les Daft
Façon électronique, ou Dre et la Chronic

Mairo – Température

Et alors qu’on pourrait s’attendre à une fin d’album classique, avec des musiques plus calmes et introspectives, Mairo continue de casser les a priori. Il l’avait dit dès le premier morceau, il vient cracher sa haine telle quelle, et c’est bien ce qu’il fait sur la tortue et le liev. Il raconte avec fierté d’où il vient, ce qu’il a déjà accompli, et ce qui lui reste à accomplir, une sorte de checkpoint pour remettre toutes ses idées en place. Une mentalité exprimé par le titre, où il se met à la place de la tortue qui met plus de temps à atteindre ses objectifs mais qui ne grille pas les étapes, et qu’on peut retrouver dans ce respect et cette patience avant de sortir ce premier album.

Une bannière, un drapeau, un bateau, une galère
Nous fais pas des manières, on est là, ça date pas d’hier
Faut qu’on épargne et ma hargne elle va pop
Que tout l’monde m’écoute comme le pape et la pop

Mairo – la tortue et le liev

Allô mam’, j’voulais te l’dire, ça y est, on m’écoute enfin
J’t’offrirai tout c’que tu désires, dans dix ans ou dans vingt
Même si tu t’en bats les c’ du rap, j’sais que tout c’qui m’touche te touche aussi
Grâce à toi j’sais tout faire comme un couteau suisse

Mairo – la tortue et le liev

Le morceau se conclut sur des paroles provenant d’une interview pour le mythique groupe Arsënik (selon Genius), qui font de nouveau écho à cette mentalité de sagesse et de patience.

Le courage, la vie appartient aux gens intelligents et courageux, c’est moi qui te l’dis.
Y a pas de afghan, érythrée, sénégalais, suisse, français ou quoi, on est tous des humains

Mairo – la tortue et le liev

La Fiev se clôt sur 45%, un morceau sur l’humilité dans lequel il raconte que sa réussite est due aux personnes avant lui, et qu’il va s’en servir pour la réussite des autres. Il n’a pas besoin de la validation des autres (« J’compte pas les followers, pas les vues, ça m’importe peu ») mais il a besoin de faire cette musique pour aider ceux qui le méritent. On le comprend avec les dernières phrases du son, dans lesquelles il dit qu’il apparaitra dans pleins de biopics : il ne fait pas tout ça pour lui, il le fait pour nous.

Tous les médias sont choqués à peine tu prends un parti
J’ai gagné si ça les touche dans leur cœur jusqu’à l’infarctus
Des aveugles, je suis jaloux car, eux, ils ont moins tentés
Y a aucune chance qu’ils acceptent ta fausse main tendue

Mairo – 45%

J’suis pas à une grosse déception, j’suis d’jà la fierté des nôtres, gros j’suis un gosse d’exception
Un artiste peintre, une clope au bec, un stylo Bic
Mon son tourne d’ici à Molenbeek, comme la flamme Olympique

Mairo – 45%

J’dois aider la famille au bled, même si rien n’m’y oblige
Un mec intelligent qui fréquente des légendes
J’apparaîtrai surement dans plein d’biopics

Mairo – 45%

D’abord avec son Grünt, qu’il a répété et préparé pendant plus d’un an, puis avec La Fiev, qui a surement nécessité autant d’investissement et de minutie, Mairo confirme à la fois son statut d’héritier d’une certaine culture Hip-Hop et son souhait de la diffuser à travers son œuvre. Comme il l’explique lors de sa discussion avec Neefa, ces nombreuses références, dans les paroles comme dans les productions, permettent d’une part de revendiquer un héritage et le faire perdurer, mais surtout de revendiquer sa personnalité, définie par ses musiques avec lesquelles il grandit depuis plus de quinze ans. Déjà comparé au descendant de Une Main Lave l’Autre (2018) d’Alpha Wann, en terme d’impact potentiel sur cette scène du rap français, La Fiev s’impose comme un incontournable de cette année. Une année 2025 qui sera peut-être aussi historique que 2015 ne l’a été pour le rap français ? Trop tôt pour en juger, mais avec des albums de ce calibre, c’est une idée loin d’être irréaliste…




1er Mouvement : le laboratoire de H Jeunecrack, entre expérimentation et orfèvrerie

Par Lou-Marco Crepelle

Ce 7 février 2025, H Jeunecrack signe son retour en dévoilant 1er Mouvement. Entre électro et sampling, il continue d’étaler ses compétences sur un huit titres bien ficelé, court et addictif, qu’il écrit et produit entièrement. La première pierre d’une deuxième trilogie qui s’annonce déjà très intéressante à suivre.

Après avoir sorti le très bon Matière Première en mai 2023, H Jeunecrack s’est fait plus discret, avec seulement un EP commun avec Mairo (du très haut niveau). Le natif de Lille a pris le temps de se ressourcer, pour se renouveler, lyriquement et musicalement, et précisément connaître la direction à suivre. Celui qui s’est fait connaître par une première trilogie (1er Cycle, 2ème Cycle, 3ème Cycle) est de retour avec… une nouvelle trilogie. Le 7 février 2025, il partage 1er Mouvement, huit titres qui posent les bases de ce nouvel arc. Un disque plus personnel dans lequel on retrouve toutes les caractéristiques qui font notre attachement pour l’artiste.

1er Mouvement, une ode au sampling sur fond d’électro

« J’fais la prod, le son, le mix, j’crois que j’ai huit bras : la pieuvre ! » C’est ce que déclarait HJC il y a un an et demi dans son EP commun avec Hologram Lo’, producteur de renom et co-créateur, avec Alpha Wann, du label Don Dada Records. Un caractère touche-à-tout qui fait pleinement partie de son ADN, et pour preuve, il est à la production sur chacun des huit titres. Une attitude de geek de rap qu’il met en scène dans le clip de Kaboul Kitchen, dans lequel on le voit faire trembler son appartement tellement la prod frappe fort. Grâce à cette double casquette de rappeur-beatmaker, il créé une véritable alchimie entre sa musique, son texte et son interprétation.

Sur 1er Mouvement, on retrouve des productions légèrement empreintes d’électro, vestiges de son précédent long format, à l’image du son Manita en co-prod avec Simala (avec qui il a déjà collaboré sur Musée et La Vigne). Si la touche électronique persiste, notamment dans les effets de voix et dans certains patterns de drums, elle passe désormais au second plan. Ce sont bien les samples, sous de multiples formes, qui prennent toute la lumière sur 1er Mouvement. Une bascule déjà audible dans les trois singles qui précèdent le disque (La Taupe / Freestyle 1er Mouvement / Hustleuse). Des chants grégoriens jusqu’à une chanson de Maureen Mcgovern des années 70, il confirme son côté digger qui lui permet de telles découvertes, et des mélanges très créatifs entre les genres musicaux. Encore une fois, le Hip-Hop brise les barrières et mélange les cultures, pour le plus grand plaisir de nos oreilles.

HJC le dit lui-même, il a besoin de s’amuser dans sa musique, et de tenter de nouvelles choses. Si ces expérimentations sont au cœur de chacun de ses projets, celui-ci témoignent d’une prise de maturité, de plus de réflexion dans la proposition. Des expérimentations qui ont moins le côté brouillon qu’il y avait sur ses premiers sons, mais qui gardent le côté « laboratoire ». Kassded le morceau Le beau geste, co-prod par abel 31 (Winnterzukou, Luther, Rouhnaa…), qui délivre une production fleuve magnifique, mettant d’autant plus en valeur les bars de la pieuvre aux mille tentacules.

« Je n’ai qu’une parole, elle fait que de lâcher des bars »

Depuis ses débuts, et encore dans ces huit titres, HJC met en avant son côté aventureux, expérimentant des interprétations teintées d’électro et des mélodies comme dans Manita. Mais s’il y a une chose qu’il n’oublie pas (c’est aussi ce pourquoi on l’écoute), c’est son côté Monsieur Le Prouveur, drôle et incisif. Cette grande pause de plusieurs mois a pour sûr servi sa direction artistique, avec des productions plus poussées qui accompagnent surtout des textes plus pertinents. Mais elle a aussi servi un style d’écriture dont il n’a cessé de monter le niveau. S’il fait toujours de la rime pour la rime, chacune d’entre elles a une importance précise, un sens, une raison d’être dans le morceau. Il exprime alors des idées « déjà vues », mais tournées à la sauce Jeunecrack.

J’suis pas encore riche, mais maintenant je sais qu’le livret A ça s’arrête à 20K

H Jeunecrack – Kaboul Kitchen

J’ai deux bras, deux jambes, par contre je n’ai qu’une parole
Je n’ai qu’une parole, elle fait que d’lâcher des bars

H Jeunecrack – Le beau geste

Le JeuneCrack, le gros caillou, j’me dis juste au cas où
« Faut qu’j’achète un Tokarev, p’t-être qu’il en reste au Carrouf »

H Jeunecrack – Le gros caillou

Mais H Jeunecrack, malgré les apparences, ce n’est pas que des blagues bien placées. S’il adopte toujours un ton un peu moqueur, il s’interroge également sur des problèmes plus sérieux. Souvent, il n’écrit pas de phases directement engagées, bien qu’on sache de quel bord il penche, mais se place plus en tant que spectateur qui rend compte de la société dans laquelle il vit.

Quand j’dors, mon cerveau travaille, « tout travail mérite salaire »
Bah oui, gros, même les hopitaux font du chiffre d’affaire

H Jeunecrack – Sade

Y aura pas d’deuxième Terre, y aura pas d’deuxième H
Ces rappeurs sont fans de moi alors qu’on a le même âge

H Jeunecrack – Manita

À titre personnel, l’une de mes phases préférées de ce disque est la suivante, très bien expliquée sur Genius.

Ils ont n*qué l’futur, ils nous demandent c’qu’on veut faire plus tard
Demande à un aveugle sa couleur préférée

H Jeunecrack – Le beau geste

Et si ce n’est que le premier mouvement de cette deuxième trilogie, il abrite des sons déjà top carrière de H, comme Le beau geste, ou le très (très) grand Hustleuse : une chanson d’amour, illustrée par un clip au style unique, où l’on reste suspendu aux lèvres de HJC à chaque punch, sur une prod magnifique co-signée Hologram Lo’ (que de superlatifs, mais la qualité du morceau l’oblige).

Avec l’enchaînement de Hustleuse, Deuxième peau et Kassded, on est face à une fin de disque très H Jeunecrackesque (bête de mot non ?). Chacun de ces morceaux renferment autant des punchs drôles que profondes, écrite sans filtre, sans transition. Et c’est là où réside sa grande force, celle de nous faire rire sur une phrase, et redescendre brutalement la phrase suivante, ou inversement.

Chaque jour sur mon ordi, j’parle à ma carte mère, gros c’est comme mon âme soeur
Tous ces gars me fatiguent, j’arrive dans la party, j’ai juste envie d’repartir
Mon frérot il est partit, on s’captait tous les mardis, j’y pense tous les mardis

H Jeunecrack – Deuxième peau

Kassded quand j’ai comat’ après ma première ‘teille, quand mon père voulait que j’ai ma première Play’
Kassded ma première fois, même si j’ai préféré ma première paye
Kassded mon compte en banque qui m’est resté fidèle, même quand je lui donnais rien à graille

H Jeunecrack – Kassded

Kassded Papa, Maman, j’espère que vous deviendrez jamais séniles
Et j’espère que vous pourrez faire la paix pour le jour de mon Zénith
Sinon c’est pas grave, au pire j’en f’rai deux, un pour chacun

H Jeunecrack – Kassded

Le premier mouvement de cette deuxième trilogie n’a en soit rien de surprenant. Ceux qui connaissent et apprécient déjà HJC ne seront pas surpris par ce qu’ils vont y trouver, autant dans la musicalité que dans les paroles. L’accent n’est pas sur la nouveauté, il améliore plutôt tous les aspects qui font sa réussite et sa spécialité, ce qui lui permet de délivrer un excellent huit titres, annonçant une grande suite pour les mouvements suivants. Avec vingt minutes de son où rien n’est à jeter, il délivre un disque court et addictif, à la manière d’un Tous ces ongles rongés de Jeanjass sorti en septembre dernier. H Jeunecrack frappe juste, et confirme à ceux qui en doutaient encore, sa place dans cette nouvelle génération de rappeurs qui cassent les codes tout en respectant un certain héritage du rap.

Pour défendre ce disque avant d’embrayer sur la création du prochain, puisqu’il n’a pas déjà tout préparé (voir son excellente interview sur l’Abcdr du son), H Jeunecrack commence sa tournée dans toute la France, avec en final une double Cigale le 9 et 10 mai 2025.




Ino Casablanca : une traversée du désert nommée Tamara

Par Lou-Marco Crepelle

Révélé par le clip de Fuck Larr, Ino Casablanca propose pour son premier album Tamara une histoire d’amour à la fois tragique et salvatrice. Un cas classique qu’il ne manque pas de revisiter avec ses propres influences, à la croisée du hip-hop, à la fois nonchalant et percutant, et de rythmiques traditionnelles. Un album où les opposés s’attirent, et où l’esthétique vocale et musicale est soigneusement agencée pour ne rien laisser au hasard.

Comment survivre à une histoire d’amour qui détruit, et à un travail acharné qui nous ronge ? C’est tout le propos de Tamara, premier album d’Ino Casablanca, signé sur le nouveau label LCS Recordz du Chroniqueur Sale. Comme il le confie à Camille Emilie pour Mouv’, « Tamara en darija signifie la pénibilité, la souffrance, la galère. Et j’ai voulu retranscrire ça parce que j’ai beaucoup travaillé, aussi bien dans ma musique que dans mes relations, et que le mot est à la fois joli et dur. » Déjà au premier abord, mais encore plus à la réécoute, on se rend compte que cet album n’est pas qu’une simple compilation de chansons. A travers ces dix titres, Ino nous raconte une histoire, en partie la sienne, dans laquelle il est en proie à de nombreuses interrogations. Des questionnements amoureux d’abord, qui le pousseront à des questionnements plus introspectifs, pour à la fin du disque, nous montrer qu’il est vraiment lui dorénavant. Mais s’il voit du bon œil cette traversée du désert au dénouement de l’histoire, l’intrigue n’a pas exactement la même ambiance.

« Celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet »

Dans Nouvo Groove, un son très dynamique, presque agressif, Ino pause les bases de son histoire. Une histoire d’amour, qui sera complètement derrière lui à la fin de l’album, comme en témoigne la phrase : « Celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet ». Autre élément important, il va conter une histoire d’amour assez classique certes, mais à sa manière, avec sa patte artistique, puisqu’il « ramène ce nouvo groove ».

Après avoir établi la situation initiale, Ino nous présente l’élément perturbateur, cette fille qu’il aime et qui lui fait du mal. Sur Albufeira, le changement d’ambiance est total. On troque les basses saturées et les percussions agressives pour une rythmique acoustique plus traditionnelle, sur fond de mélodies chaude, à l’image de cette ville côtière du sud du Portugal. Pourtant, Ino y chante sa tristesse, quand il constate que celle qu’il aime a changé quand lui est resté le même, et que son comportement toxique le détruit.

J’crois qu’ton rapport au passé m’dégoutait
Tu l’vis comme si c’était au présent
Baby c’était oppressant

Ino Casablanca – Albufeira

En face de ton ego
Mon âme poussait des cris que tu refusais d’entendre

Ino Casablanca – Albufeira

Après avoir plongé dans la mélancolie avec Albufeira, Ino pousse plus loin l’exploration de la douleur amoureuse avec Avant la fin. Cette fois, avec Nensi en featuring, on nous présente aussi le point de vue opposé. Elle interprète une femme changeante, qui dit s’attacher à des hommes vides et mauvais. Et Ino interprète un homme qui souffre par les mensonges et reproche de sa femme.

Je plonge dans le vide
Des cœurs noirs et hasardeux, qui me donnent l’impression de vivre
A chaque nouveau départ, je crois que je peux y survivre
Toi t’arrêteras d’y croire quand tu verras le vrai moi fuir

Nensi – Avant la fin

Pour toi j’ai quelques mots ; pour moi j’garde toute ma rage
Devant tes virages comment faire pour rester calme

Ino Casablanca – Avant la fin

Une situation insolvable qui oblige Ino à couper les ponts pour de bon, malgré le mal que ça lui fait.

Une nouvelle lune où tu m’fais encore des tiennes
Si t’es chelou, j’te quitte y a pas d’mystère

Ino Casablanca – Avant la fin

Mais malgré le souhait de s’en détacher, car il sait que cela lui fait plus de mal que de bien, on comprend sur Oranj que ce n’est pas si facile. Tout le ramène à cette relation, chaque élément de son quotidien devient synonyme de souvenirs et de regrets. Un des morceaux les plus importants du disque puisqu’on peut le comprendre de deux manières, comme un témoignage de ses propres pensées. Mais c’est aussi un témoignage du point de vue opposé, le ressenti de celle qu’il aime, que l’on comprend lorsqu’il conjugue certains mots au féminin. Le morceau prend tout de suite une autre dimension, nous confirmant une nouvelle fois que ces dix titres sont bien plus qu’une simple compilation…

J’espère que tu sais
Que sur mon balcon j’suis là à attendre comme toutes les autres
Que tu toques à ma porte

Ino Casablanca – Oranj

Le son de mes clefs me rappelle qu’j’suis plus chez moi
Mon cœur veut pas y croire

Ino Casablanca – Oranj

« Quand est-ce que j’pense à moi ? »

Après Albufeira, Avant la fin et Oranj, chansons où Ino dépeint une réelle souffrance, une phrase vient casser cet enchainement. La chanson suivante, Fuck Larr, commence par « Les gens sont là, ils font les choses pour eux, et moi j’suis là, quand est-ce que j’pense à moi ». Loin d’être un hasard, cette phrase sonne comme une prise de conscience. Cette relation lui a fait beaucoup de mal, il est temps maintenant de penser à soi et de dire au revoir à son amour.

Et justement, le titre suivant Ciao my love ! sonne littéralement comme un bon vent ! Il s’adresse directement à son ex, dont on ne connait pas le nom, en parlant de son habitude de le traquer et de lui mentir. Etonnamment, il aborde cette rupture plus calmement. Il semble vraiment avoir pris du temps pour penser à lui. On apprend même qu’elle veut le reprendre, et il en parle de manière légère, avec le sourire.

C’est pas si sombre
Mon coeur est rose et fait la fête
Et tu crois m’récupérer avec tes fesses mais non !

Ino Casablanca – Ciao, my love !

J’emmerde ta façon d’aimer
Tu m’as fait croire que j’étais un fou complet mais non !

Ino Casablanca – Ciao, my love !

Cette dernière phrase est une réponse directe à une autre phrase dans Albufeira, où il dit « Tout le monde a remarqué que je suis devenu fou ». On comprend alors que sa copine avait réellement une influence toxique, jusqu’au point de lui faire croire qu’il était fou.

Il sait dorénavant ce qui est bon pour lui et ce qui ne l’est pas, comme il l’explique dans Paraplui, où il règle ses comptes avec les paris sportifs, les filles en soirée et surtout les lepénistes (bien vu Ino). Mais il sait aussi où est ce qu’il va : il veut « être une superstar ». Après avoir mis cet épisode sombre derrière lui, il peut sereinement aborder le futur et reconstruire une aventure sur des bases d’autant plus solides.

« Entre mes mains j’ai hyati »

Ino témoigne de son lâché prise dans Mayet, dans lequel il accepte son passé, mais surtout le commencement d’une nouvelle ère. Comme dans Degrés Fahrenheit, il continue à parler de ses échecs, mais en les mêlant cette fois à de nouvelles expériences, nous confirmant qu’il n’a pas renié son passé mais qu’il a tourné la page, qu’il a sa vie entre ses mains

J’me suis fait à l’idée, j’ai digéré tous nos échecs
Ces pensées parasites, là je change de vie

Ino Casablanca – Degrés Fahrenheit

J’peux pas t’occuper toutes les saisons, j’ai les miennes et j’sais que t’as tes raisons
Entre mes mains j’ai hyati [ma vie], tu l’vois en moi mais j’suis pas ton père

Ino Casablanca – Degrés Fahrenheit

Racaille vient clore l’album, avec un flow qui rappelle celui de Luidji sur Miskine. Ino semble bien avoir avancé depuis le précédent morceau. Dans ce texte plus léger, mais toujours impactant, on apprend qu’il a de nouveau une copine. Cela confirme bien une des premières phrases de l’album : « celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet ».

Si Tamara fonctionne aussi bien, c’est parce qu’Ino Casablanca soigne autant la narration que la production. En s’impliquant dans chaque titre, il construit un univers sonore où chaque émotion trouve son écho musical. Ino est à la production sur tous les titres, accompagné sur la moitié d’entre eux par la guitare et la basse d’OSOMEXICO. Une musique composée à deux, qui garantit une continuité malgré les changements d’ambiances et de registres. La musique seule raconte déjà une histoire, et l’interprétation d’Ino, tantôt chantée, tantôt rappée, apporte une nouvelle dimension à l’histoire. Bien que ce ne soit que son premier album, la proposition est déjà très mature et bien réalisée. L’avenir s’annonce radieux pour cet « homme et demi qui fait les choses », alors montez dans le train tant qu’il est encore temps.




Pieds nus et sans limites, Gen trace sa route avec Barefoot

Par Lou-Marco Crepelle

Après une trilogie d’EP prometteuse étalée sur plus de deux ans, il est enfin tant pour Gen de livrer son premier album Barefoot. Le titre, clin d’œil direct au manga Hadashi no Gen (Gen aux pieds nus) qui lui a inspiré son nom de scène, annonce un dix titres brut et bruyant. Un disque à la direction claire, qu’il défendra sur scène à La Maroquinerie le 5 avril prochain.

En sortant son premier album le 31 janvier, Gen semble avoir pris de bonnes résolutions pour l’année à venir. Celui qui s’est fait connaitre par des cours formats clos un chapitre de sa discographie pour en ouvrir un nouveau, tout aussi excitant et imprévisible.

Avec Barefoot, Gen affine son univers musical

Après les différentes expérimentations qui parsèment la trilogie Dog Day (2022) – Gennifer (2023) – Fidel (2024), on pouvait légitimement se demander quelle serait la direction artistique pour les disques suivants. Et d’un autre côté, cet espèce de laboratoire à ciel ouvert lui correspond plutôt bien.

Sur Barefoot, Gen choisi de garder cet aspect touche-à-tout, avec tout de même une direction encore plus électronique qu’auparavant. On retrouve un mélange brut entre instruments acoustiques et électroniques, une combinaison déjà présente sur la trilogie précédente. Cette patte électronique est encore plus accentuée, avec des sons issus de vieux VST, de vieux synthés comme dans November ou je déteste la musique.

Si les productions paraissent à la fois variées et cohérentes, c’est grâce au talent de San Juliet et Med Banger, deux beatmakers qui accompagnent le rappeur depuis maintenant trois ans. Avec cet album, Gen nous prouve qu’il a définitivement abandonné les productions conventionnelles et les formats bien calibrés pour tracer sa propre route. Ce besoin de casser les normes se ressent dès le titre, « pieds nus », et jusque dans les visuels, à l’image du clip de Comme la roue.

« Mon rap c’est pour les bons les mauvais, mon rap c’est le pont »

Cette absence de barrières, on la ressent également dans l’interprétation de Gen, qui mélange habilement rap et chant. Dans Barefoot, Gen porte un regard critique sur notre société, avec des phases percutantes comme dans Drunk :

Quand on leur coupera la tête, faudra pas tourner la tête
GEN, j’ai vraiment l’mort que Trump ait tourné la tête

Gen – Drunk

Il parle également d’amour, un thème qui lui tient à cœur depuis Gennifer, comme dans November ou Comme la roue : « Ma meuf, c’est un canon, elle traine un boulet » ; « Je rappe la fleur de peau, elle pleure des bouquets de larmes. Je rappe droit dans ses yeux, avant, elle doutait de oi-m ».

Si Gen évolue souvent en solitaire, il s’entoure parfois d’artistes triés sur le volet, comme en témoigne le seul featuring de l’album. Le rappeur Tuerie, connu pour appartenir au label Foufoune Palace de Luidji, interprète le refrain de Plus rien, un des morceaux les plus marquants dans lequel Gen évoque la mort.

Je ne sens plus rien
J’ai oublié comment on danse depuis qu’t’es dans le ciel

Tuerie – Plus rien

Si ça t’fais du bien, nargue-moi depuis le ciel, regarde-moi pleurer du sel
Regarde comme je rappe bien, quand est-ce que tu r’viens ? Quand est-ce que t’arrêtes le zen ?

Gen – Plus rien

Tangerine, dernier titre de l’album, sonne réellement comme un générique de fin, dans lequel Gen dépeint un constat nostalgique et mélancolique sur une mélodie pourtant positive.

J’refais ma Boule Noire, des rayons d’soleil aux intempéries
Refais l’film à l’envers, du iPhone au BlackBerry
La galère, c’est une bactérie, j’arrive pas à guérir 

Gen – Tangerine

Un contraste saisissant, comme si la vie n’était que désillusion. Une idée déjà présente dans de précédents sons, comme sur Fidel, où Gen nous répétait : « j’peux pas m’empêcher de rapper la fin du monde ».

Avec Barefoot, Gen s’émancipe des formats classiques pour embrasser un univers plus libre, comme il le faisait déjà sur ses précédents disques. Un mélange de couplets rappés sur des productions électroniques, c’est ce qui attend les chanceux qui se rendront à La Maroquinerie le 5 avril prochain.