SECTION.808 – ENQUÊTE SPÉCIALE : L’engagement dans la musique

Par Lou-Marco Crepelle

Pour mon mémoire/enquête de fin de Bachelor à l’ISCPA Lyon, j’ai choisi de traiter de l’engagement militant dans la musique en répondant à la question :

Comment la musique contemporaine porte-t-elle les luttes politiques et sociales ?

La réponse ne venait pas des livres, mais des gens qui la vivent. J’ai donc rencontré six acteurs : un rappeur, une danseuse, une photographe et programmatrice, une DJ fondatrice d’associations, et deux journalistes. Chacun raconte comment l’engagement prend forme – sur scène, dans les espaces qu’on crée, dans les images qu’on capte, dans les histoires qu’on choisit de raconter.

Ce podcast en trois épisodes est le fruit de ces rencontres. Le premier interroge les artistes et leur devoir d’engagement. Le second découvre les créateurs qui construisent des alternatives. Le troisième examine le rôle des médias dans la transmission de ces messages politiques.

Toutes les interviews ont été réalisées et enregistrées par moi-même.

Bonne écoute !


Tu as apprécié mon travail d’enquête ? Tu as des questions ou des remarques constructives ?
Fais-le moi savoir en écrivant un commentaire ou en message sur Instagram (@808marcopolo) !


ÉPISODE 1 – Les artistes doivent-ils s’engager ?

Dans ce premier épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me suis demandé : faut-il que les artistes prennent position ? Faut-il que leur voix dépasse la scène pour toucher le réel ?

À travers les témoignages du rappeur lyonnais Dr Kyle et de la danseuse Juliette, j’explore cette tension fondamentale : le droit à la liberté artistique face au devoir de responsabilité citoyenne. Dr Kyle voit l’engagement comme une nécessité vitale, tandis que Juliette défend le droit des artistes à rester silencieux. Entre dénonciation des violences policières et liberté créative, comment prendre la parole sans risquer sa carrière ? Et jusqu’où peut-on aller sans se mettre en
danger ?

Un premier épisode pour poser les bonnes questions. Les réponses, elles, sont plus complexes qu’elles ne le paraissent.

Transcription écrite épisode 1 (par chapitre)

Quand on parle d’artistes engagés, on pense souvent à leurs textes, à leurs paroles revendicatrices.
Le 113 qui dénonce le racisme et le mépris de classe, Médine qui dénonce l’islamophobie ou plus récemment Theodora qui défend le féminisme et dénonce l’extrême droite.
Mais est-ce que l’engagement d’un artiste, ça s’arrête là ? Au micro ? Sur scène ?

Dans cet épisode, je veux explorer une question plus complexe : qu’est-ce que ça veut dire, pour un ou une artiste, de s’engager politiquement et socialement, au travers de son art et en dehors ?
Est-ce que dénoncer les violences policières dans un texte suffit, ou est-ce que l’on attend des artistes qu’ils lient leur profession à leur rôle de citoyen, qu’ils aillent manifester, militer, qu’ils créer des associations ?

Et surtout : est-ce que les artistes ont un devoir d’engagement ?
Ou est-ce qu’ils peuvent exister simplement pour faire danser les gens et les émouvoir, sans porter le poids du monde sur leurs épaules ?

Pour répondre à ces questions, j’ai rencontré deux artistes aux visions différentes : le rappeur lyonnais Dr Kyle, qui abordent frontalement les thèmes sociétaux dans ses textes, et Juliette, danseuse qui m’a aidé à comprendre que l’engagement artistique peut se faire dans la musique comme dans le danse, et souvent plus qu’on ne le pense.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 1 : Les artistes doivent-ils s’engager ?

Il y a de ces artistes pour qui l’engagement n’est pas un choix, c’est une évidence.
Dr Kyle fait partie de ceux-là, et c’est la première chose qu’il m’a expliqué lorsque l’on s’est rencontré.

« Je pense que c’est une question de survie de parler de politique. Moi je suis assez sérieux là-dessus, c’est pas une question de « je me donne un genre, ouais moi mon créneau c’est de parler politique ». Pas que tu sois obligé de parler de politique quand t’es artiste. Par contre, je pense que c’est important quand t’es un être humain de parler de politique. Parce que sinon ça va te tomber dessus un moment donné. »

Dr Kyle

Pour lui, l’engagement politique n’est pas une posture d’artiste, c’est avant tout un devoir de citoyen.
Pour son cas, c’est un devoir qui vient de son histoire familiale, des « traumas générationnels » pour le citer, et de cette conviction profonde que si on laisse le pouvoir aux mauvaises personnes, on finira par en payer le prix.

« Et ça, j’en ai l’intime conviction que si tu laisses faire d’autres gens, si tu crois que ce n’est pas ton affaire, un jour ou l’autre, si tout le monde fait comme toi, tu vas te retrouver enfermé dans un camp. »

Dr Kyle

Cette phrase, elle m’a marqué.
Parce qu’elle dit quelque chose de fort : l’engagement, ce n’est pas un luxe, c’est de ne pas s’engager qui en est un.
Ne pas parler, ne pas agir, c’est ne pas se protéger et laisser le champ libre à ceux qui veulent nous opprimer.
Et justement Dr Kyle ne se contente pas de rapper, il agit aussi.
Rien que le 1er mai dernier, il a joué sur un char de la CNT en pleine manifestation.
Une anecdote qui restera gravée dans sa mémoire, et qu’il me raconte avec le sourire.

« C’est fou ! On a joué sur un char mouvant au milieu de la manif’, on a rappé sur le Pont de Bellecour. On vit des moments marrants quand même ! C’est pas tout un chacun qui peut vivre ça, c’est coolc c’est un méchant privilège en vrai. On a fait une arrivée à Bellecour sous les gaz lacrymo, j’ai vu une charge de CRS derrière mon public, alors que j’étais en train de rapper. C’est particulier. »

Dr Kyle

Mais il nuance aussi.
Parce que militer quand on est artiste, c’est compliqué.
Tu ne peux pas faire grève comme un ouvrier.
Ton levier, c’est jouer gratuitement pour des causes qui en valent la peine.
Créer des moments fédérateurs avec des associations qui vont récolter des fonds par la billetterie et les boissons, et qui elles vont pouvoir agir toute l’année.

« Le propre d’un travailleur, ça va être de faire grève pour faire plier le capital. […] Les artistes, c’est plus compliqué. Par contre, jouer gratuitement à des endroits peut être la meilleure manière de lutter quand t’es artiste. Parce que ça re créé ce truc fédérateur de ramener des gens autour de toi, et ça permet à une association ou à un groupe militant de vendre de la bière, de vendre des boissons et de renflouer les caisses. »

Dr Kyle

Malheureusement, cela a un coût.
Dr Kyle est intermittent, alors il doit jongler entre les concerts gratuits pour les assos, et les concerts payés pour survivre.
Et comme souvent, le besoin d’engagement se confronte à la réalité économique.

« Moi je suis intermittent, je vis de mon art. Donc t’es obligé de jongler en fait. Parce que si je fais que ça, je vis pas. »

Dr Kyle

[Extrait Dr Kyle – Crépuscule] « La France est un bateau pillé par des puissants, et maintenu à flots par des gens épuisés. Un monde où faut s’arracher l’bras pour pouvoir rentrer dans un moule. Puis affirmer qu’on adore ça, essayer de survivre sans amour. Répéter les mêmes complaintes en espérant qu’ça marche un jour. Dans les Années 80 j’aurais fait du Charles Aznavour. »

Mais tout le monde ne partage pas cette vision.
Pour Juliette, danseuse que j’ai interrogée, l’engagement peut être important en tant que citoyen, mais n’est pas une obligation en tant qu’artiste.

« Moi, je comprends qu’ils gardent le silence. Ils ont décidé de faire de la musique, ils n’ont pas décidé de s’engager en politique. C’est deux domaines différents. Enfin, ils ne doivent rien à personne. Je ne vois pas pourquoi ils devraient forcément afficher le soutien à telle ou telle cause. »

Juliette

Cette position, elle m’a surprise.
Pas parce qu’elle est choquante ou dénuée de sens, mais parce qu’elle est plus rare, en tout cas dans mon environnement musical.
Aujourd’hui, on a le sentiment que tout artiste qui ne prend pas position est coupable, qu’être silencieux les rend complices.
Mais Juliette défend une autre idée, celle qu’on ne peut pas forcer un artiste à s’engager.

« Ils n’ont pas demandé à être le représentant, le responsable de leurs fans. »

Juliette

Selon elle, exiger des artistes qu’ils s’engagent, c’est prendre le risque qu’ils s’engagent par pression et non réellement par choix, par conviction.
Les artistes vont prendre la parole pour plaire à leur communauté, pour cocher des cases, sans vraiment s’écouter eux-mêmes.

« Le problème aussi, c’est qu’on se retrouve avec des artistes qui vont exprimer un avis politique pour plaire à telle ou telle communauté. Pour exprimer un avis politique, il faut être libre de choisir. Et si ça devient une pression, ces artistes ne pourront plus être capables de choisir en fonction d’eux-mêmes. Ils vont faire en fonction de leur communauté aussi, et la communauté va être influencée. »

Juliette

Juliette défend aussi une autre idée, où elle rejoint certains propos de Dr Kyle, que l’engagement n’est pas toujours visible.
Il n’est pas rare que des artistes militent dans l’ombre, et dans ce cas-là, le silence ne signifie pas l’indifférence.

« Il y a des artistes qui vont dire, je suis contre ce génocide, et d’autres qui ne vont rien dire et qui vont donner des millions pour essayer d’aider des associations contre le génocide. Donc des fois c’est pas visible, mais c’est vrai. »

Juliette

Et elle va plus loin.
Pour elle, l’art n’est pas intrinsèquement politique.
On peut faire de la musique, danser, chanter, juste pour exprimer des émotions ou émouvoir les gens, sans nécessairement en faire un acte militant.

« La musique, c’est un moyen d’expression d’abord, et on n’est pas obligé d’exprimer la politique ou de ne s’exprimer qu’en politique. Je pense que la musique, ça existait avant la politique et qu’on a plein de choses à dire d’autres aussi. Parler d’émotions, de rupture, d’une soirée… On est pas obligé, ça peut être une pause dans nos vies, on est pas obligé de parler de politique, on a d’autres émotions à vivre. Non pas que ce soit mauvais de parler de politique. »

Juliette

Mais alors qui a raison ?
Dr. Kyle qui dit « c’est une question de survie » ?
Ou Juliette qui dit « ils ne doivent rien à personne » ?
La vérité, c’est peut-être que les deux ont raison. Parce que chaque artiste, dans la danse ou la musique, a son histoire, son vécu, ses combats.
Et que si on peut exiger de chaque citoyen qu’il s’engage, on ne peut pas exiger de chaque artiste le même degré d’engagement.

Ce que j’ai compris en menant ces deux interviews, c’est que l’engagement artistique ne se résume pas à crier des slogans sur un morceau.

Juliette m’a expliqué que dans la danse, où l’engagement est souvent le fruit du ou de la chorégraphe qui est ensuite mis en œuvre par les danseurs et danseuses, dans la danse, l’engagement passe par des gestes qui ne se voient pas toujours.
Par exemple, choisir un style de danse ou une personne particulière pour l’incarner, tous les deux avec leur histoire, c’est déjà politique.

« Pour le coup, si on fait du hip-hop, ou des danses urbaines en général, il faut avoir connaissance qu’il y a beaucoup de ces styles qui sont nés soit de la communauté LGBT, soit des communautés opprimées et discriminées, notamment énormément afro-américaines. »

Juliette

Pour ces danses urbaines dont elles parlent, leur création a souvent été faite en réaction à une oppression.
C’est ça l’engagement, créer des espaces de liberté, de paix, de fraternité.

« C’est énormément de danses qui ont été créées pour pallier la violence, et pour devenir une alternative à la violence pour les populations opprimées. »

Juliette

Et puis, il y a les artistes qui s’engagent par leur simple existence.
Guillaume Diop, premier danseur étoile noir de l’Opéra de Paris.
Misty Copeland, première danseuse noire aux États-Unis.
Ils n’ont pas besoin de faire des discours militants. Leur présence sur scène est déjà un acte politique.

Dr Kyle m’a lui aussi parlé de ça.
Pour lui, l’artiste ne doit pas être une idole.
Son rôle, c’est d’amener à la réflexion, de créer une énergie collective, de mentionner des auteurs dans ses textes pour que les gens aillent lire et s’éduquent.
Mais son rôle n’est pas de guider le peuple comme un prophète.

« Il faut pas mettre trop d’espoir dans des idoles en fait. La victoire, elle sera collective. Je vais parler à titre personnel. Tant mieux si ma musique, à un moment donné, peut habiller un certain moment de la révolte, mais c’est pas MOI qui vais faire la révolte. C’est nous tous, collectivement. On est pas au-dessus de la mêlée, les artistes à guider le peuple vers le bon chemin, non non non. »

Dr Kyle

Et il insiste : un message militant va de pair avec la création artistique.
Pour lui, ces deux éléments sont indissociables, et tous deux nécessaires à la création d’une œuvre de qualité.
La forme au service du fond, et inversement.

« Le rap et de manière générale l’art, quand il se veut militant, il faut pas que ça soit un tract. […] La poésie, c’est politique parce que on est censé raconter des mensonges au service de la vérité. Si on a pas le petit pas de côté, et qu’on arrive pas à créer l’imagination chez la personne en face, de voir plus loin que ce qui est devant nos yeux, on loupe quelque chose pour moi. Il faut que notre art serve à ça. À aller plus profondément dans la réalité. »

Dr Kyle

C’était le point le plus important pour moi dans ces deux interviews.
Dr Kyle et Juliette ne sont pas d’accord sur tout, mais ils partagent une conviction. L’engagement artistique ne se décrète pas, il se vit.

Que ce soit en rappant sous les gaz lacrymo, en dansant dans des spectacles sur l’immigration, en donnant de l’argent à des assos dans l’ombre, ou simplement en créant des espaces de liberté… chaque artiste trouve sa manière de porter le monde.

Alors, est-ce que les artistes ont un devoir de s’engager ?
Je pense que oui, un minimum, au vu de leur position et de la portée de leur voix.
Mais peut-être que la question n’est pas là.
Peut-être que la vraie question, c’est : comment on crée les conditions pour que les artistes puissent s’engager librement ?
Sans pression. Sans récupération. Sans que leur carrière ne soit détruite parce qu’ils ont osé prendre position.
Car c’est aussi un enjeu pour les artistes : prendre publiquement la parole pour certaines causes peut avoir de grosses conséquences.

« Parler de la Palestine à l’heure actuelle en France, c’est incroyable. On en parlera dans les livres d’histoire. Le nombre de gens qui ont perdu des carrières artistiques parce qu’ils ont parlé de la Palestine, c’est édifiant. »

Dr Kyle

Alors peut-être que notre rôle à nous, en tant que public, c’est de protéger ceux qui osent parler.
De les soutenir, de les écouter, et de ne pas exiger d’eux qu’ils soient parfaits, comme on le ferait avec n’importe quel citoyen.

Parce qu’au final, comme le dit Dr. Kyle : la victoire sera collective.
Et les artistes ne sont pas des héros solitaires. Ils sont avec nous. Dans la lutte.

Merci de m’avoir écouté. Et surtout, merci à Dr. Kyle et Juliette pour leur temps et leur sincérité.


ÉPISODE 2 – Derrière la scène : elles créent des alternatives

Dans ce deuxième épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me suis tourné vers ceux qui façonnent l’industrie musicale de l’intérieur, sans toujours être visibles : les acteurs connexes.

À travers Sibel, DJ et co-fondatrice du collectif féministe Blazing Women, et Mathilda Saccoccio, photographe et co-fondatrice du Boomrang, je découvre comment les choix quotidiens créent un monde parallèle. Comment refuser les compromis. Comment construire des espaces féministes et des lieux politiques. Par la programmation d’artistes femmes et queers, par la prise de position contre certains projets, par la documentation photographique comme acte de résistance, ces deux femmes façonnent l’identité réelle d’une industrie.

Les personnes de l’ombre sont cruciales. Elles changent les choses, lentement mais en profondeur.

Transcription écrite épisode 2 (par chapitre)

Dans le premier épisode, on s’est posé une question : est-ce que les artistes ont un devoir de s’engager politiquement ?
On a vu que la réponse n’était pas si simple, que certains comme Dr Kyle, ressentent ça comme une nécessité vitale.
Et que d’autres comme Juliette, défendent le droit des artistes à rester silencieux.
Mais la vision commune qu’on a dégagée, c’est que l’engagement ne se passe pas juste dans les chansons et sur scène.

L’engagement, il peut prendre mille formes.
Et quand on regarde l’industrie musicale de près, on se rend compte que ce ne sont pas seulement les artistes qui façonnent les messages, les valeurs, ou la direction qu’on prend.
Il y a des gens dans l’ombre, des gens qui choisissent qui joue, comment on voit les soirées, qui on filme, qui on met en avant.
Des gens qui créent les espaces où la musique se fait, et ces gens-là, ils ont aussi un pouvoir énorme.

C’est ce qu’on va explorer aujourd’hui : les acteurs et actrices connexes de l’industrie musicale.
Ces rouages invisibles mais absolument essentiels.
Pour m’éclairer sur ces sujets, je me suis entretenu avec deux personnes du milieu.
Mathilda, photographe de clubs et co-fondatrice du Boomrang.
Et Sibel, DJ et co-fondatrice de Blazing Women.
Deux femmes qui ont décidé d’utiliser leur position pour faire de l’engagement politique un acte tangible.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 2 : Derrière la scène : elles créent des alternatives

Quand on parle de photographie de club culture, on pense souvent à ces photos surexposées sur Instagram, des gens qui dansent, du flash aveuglant, une esthétique très commerciale.
C’est normal, c’est ce qu’on voit le plus.
Mais Mathilda m’a expliqué quelque chose que je ne savais pas : il existe en réalité deux mondes complètement différents dans la photographie de club culture.

D’un côté, il y a la photographie technique, commerciale, celle née à Miami dans les années 80, avec des promoteurs qui voulaient juste faire la promo de leurs soirées.
Et de l’autre côté, il y a la photographie artistique.

« Donc tu vois c’est déjà deux métiers un peu qui s’opposent, qui ne sont pas du tout les mêmes. Et du coup en termes d’esthétisme, dans les métiers un peu plus technicien de l’image, on va appeler ça comme ça même si on appelle ça un photographe… Dans le technicien de l’image, il va y avoir vraiment un esthétisme hyper corporate, hyper flashée. On n’est pas dans la recherche du beau, on est dans la recherche limite de l’information, et du souvenir à donner aux gens, et la promotion de l’événement. Alors que dans le métier de photographe artiste archiviste, il va y avoir une notion d’art, d’archive, d’essai artistique, d’esthétique, qui va être en dehors de faire plaisir aux gens et aux promoteurs d’événements, mais plus de montrer ce qui se passait à l’époque dans ce club. »

Mathilda Saccoccio

Mathilda fait partie de cette deuxième catégorie.
Elle a grandi dans les rave parties, avec des petits appareils photo argentiques, juste pour le plaisir de capturer l’instant.
Puis il y a eu la hype d’Instagram, la professionnalisation, et finalement… une crise d’identité.

Parce que plus sa carrière montait, plus elle était bookée pour des gros festivals, plus les briefs qu’elle recevait devenaient clairs : prends des photos massives, montrant qu’il y a beaucoup de monde.
Quand Mathilda, elle, veut photographier l’intimité des soirées, capturer le moment.

« Moi, j’ai toujours voulu rendre des dancefloors poétiques, même à des moments où ils ne l’étaient pas. J’ai été à des soirées qui sont absolument corporate, absolument massives, où il y a énormément de gens. Et les images que moi je pouvais donner en fait à mes clients n’étaient pas forcément représentatives de ce qui se passait. C’est aussi un peu notre travail finalement, de déguiser, de maquiller, d’esthétiser des soirées. »

Mathilda Saccoccio

À un moment, Mathilda a été confronté à une décision qui a été un véritable déclic. Une question qui a tout changé.
On lui a proposé de photographier une Boiler Room, ces soirées électro diffusée en live. Et elle a refusé.
Pourquoi ?
Parce que faire les belles images qui vont servir à remplir les salles et faire l’Instagram d’une marque rachetée par des fonds d’investissements aux valeurs contraires aux siennes ? Non, ça ne passait pas.

Alors Mathilda a compris quelque chose de fondamental : ses images ne sont pas neutres.
Elles participent à la culture, elles créent des archives, elles fabriquent la mémoire collective des soirées d’aujourd’hui.

Et cette prise de conscience de la responsabilité de son travail de photographe a changé sa manière de faire.

« Ça serait beaucoup de flemme intellectuelle que de dire que ça n’a pas d’impact. Et moi, je n’ai pas envie de rentrer dans ces circuits-là. Et si mes photos d’archives vont forcément servir, je ne sais pas, moi dans 50 ans pour quelque chose… Je n’ai pas envie d’être de ce côté-là. Voilà, donc j’ai envie d’être du bon côté du militantisme. Ça ne veut pas dire que tout photographe a intérêt d’être militant. Ça veut dire qu’il faut se rendre compte qu’à un moment tout est politique, et qu’automatiquement tes photos vont forcément servir à quelque chose. »

Mathilda Saccoccio

Elle a perdu des bookings en faisant ce choix.
Mais elle a gagné quelque chose de plus important : une cohérence. Une ligne directrice claire. Et une communauté qui respecte cette position.

Il y a une autre chose que Mathilda et Sibel partagent.
C’est une conscience féministe très aiguë.
Et dans l’industrie musicale, surtout dans la techno et l’électronique, cette conscience-là, c’est comme un acte de résistance.

Et cette résistance, pour toutes ces personnes de l’ombre dans l’industrie, elle passe par des actes de tous les jours, des choix conscients de travail.

« Pour moi c’était assez naturel de prendre, en général dans une foule, autant des personnes queers, que des personnes racisées, que des femmes. Et tu vois, moi, je prends principalement des femmes, mais sans faire exprès, même. J’ai déjà eu beaucoup de reproches, même dans les commentaires des photos chez Total Reez, de dire, « OK, Mathilda, elle ne prend que des photos de filles, c’est chiant. » Mais en fait, pour moi, je pense que c’est une façon aussi un peu provocatrice de dire, OK, on se réapproprie le dance-sport un peu comme on peut, tu vois. »

Mathilda Saccoccio

Pourquoi elle fait ça ?
Parce qu’elle voit tous les jours comment ça fonctionne. Comment dans les gros festivals, c’est encore les hommes blancs hétérosexuels qui dominent. Comment les demandes qu’elle reçoit sont révélatrices.
Par exemple, on lui demande de chercher des personnes racisées dans la foule et de les photographier pour faire croire au festival qu’il y a de la diversité. Alors qu’il n’y en a presque pas.

Et dans ce contexte, Sibel, elle, elle a créé Blazing Women. Un collectif féministe de DJs et d’artistes.
Pour Sibel, ça part d’une observation simple : les femmes artistes dans la musique électronique, elles se posent tout le temps des questions.
Et créer cette association, c’est un moyen pour elle d’aider les femmes à se sentir légitime dans la musique.

« Ça passe notamment par le collectif et le fait de vouloir m’entourer d’autres femmes DJ, et qu’on crée ensemble des projets. Les femmes artistes se remettent souvent en question, ont vraiment un gros syndrome de l’imposteur. Je l’ai beaucoup remarqué dans mon entourage et c’est pour ça aussi que j’ai voulu créer un collectif, pour qu’on soit ensemble et qu’on s’entraide les unes les autres et qu’on prenne confiance en nous. »

Sibel

Et pour agir concrètement, Sibel a plusieurs leviers à sa disposition avec son collectif.

Il y a la programmation : on booke des femmes DJs et des artistes queers en priorité.
Il y a les ateliers : des cours de mix en non-mixité pour créer des espaces de confiance.
Et puis il y a l’aspect éducatif.
Quand Blazing Women fait une soirée, ce n’est pas juste une fête. C’est une façon de dire : la place des femmes dans la musique électronique est importante.

Et la raison pour laquelle c’est important ? C’est que les femmes, dans toutes leurs actions mais encore plus dans la musique, sont jugées différemment.

« Il y a du sexisme. En fait, les femmes, on est jugées quoi qu’on fasse, j’ai l’impression, tout simplement. Et c’est pour ça que pour des femmes artistes, c’est difficile de s’imposer. Soit on va dire que telle femme est trop dénudée, que c’est comme ça qu’elle a réussi à avoir du succès. En fait, à chaque fois, on est toujours critiqué, peu importe ce qu’on fait. »

Sibel

Il y a ce double jugement du sexisme : soit tu es jugée sur ton apparence, soit on attribue ton succès à des raisons superficielles.
Tu ne réussis jamais parce que tu mixes bien. Simplement.

Et cela peut s’illustre concrètement par la disparité dans la rémunération des DJs.

« Le cachet minimum, je crois que c’est quelque chose comme 135 euros. Et moi, j’ai déjà mixé, j’avais un cachet de 300 euros. La personne qui mixait après moi, je crois qu’elle avait un cachet de plus de 2000 euros. »

Sibel

Deux mille euros contre 300. Pour la même prestation. Et on devine bien qui avait le plus gros cachet.
Donc Sibel et Mathilda, elles font ça : elles créent des espaces où ces inégalités ne sont pas invisibles.
Elles les mettent en lumière. Elles posent la question. Et elles agissent en conséquence.

Pour Mathilda, c’est par l’image. Pour Sibel, c’est par la programmation et le collectif. Mais au final c’est la même lutte.

Mais il y a quelque chose de plus grand que ces combats individuels.
Il y a les lieux. Les espaces où la culture se fait.

Mathilda est co-fondatrice du Boomrang. Un immeuble à la Guillotière à Lyon, qui existe depuis environ cinq ans.
Et ce n’est pas juste un endroit où on organise des concerts, c’est un lieu politique par essence.

Maintenant, quand je demande à Mathilda si le Boomrang a été créé comme un espace « inclusif et bienveillant », elle me dit que non.
Ça s’est juste passé comme ça. Parce qu’il y avait une communauté choisie au départ.
Une communauté choisie. Une communauté queer, progressive, mixte, alternative.
Le lieu n’a jamais été pensé comme inclusif, mais par les personnes à qui il s’adresse, il est naturellement devenu comme ça, et ça en fait déjà un acte militant.

« La question du militantisme, elle se pose par essence. À partir du moment où tu choisis de faire rentrer telle ou telle personne dans ton lieu, et que tu refuses aussi, parfois, d’en faire rentrer d’autres, ton propos devient politique. Et je pense qu’aujourd’hui, le mot politique, il fait un peu peur à tout le monde, en disant « olala les intellectuels ils nous soulent à parler politique » mais en fait, tout ce que tu fais, ta façon de consommer, comme ce que tu manges, comme ce que tu portes, comme ce que tu consommes dans la culture, est politique. »

Mathilda Saccoccio

Et le Boomrang, il l’affirme.
Il dit : nous, on fait des soirées pro-Palestine.
Nous, on accueille les personnes queers.
Nous, on est progressistes.

C’est une approche qui ne cache rien, qui ne fait pas semblant d’être neutre.
Elle dit : voilà ce que nous sommes. Si ça te plaît, bienvenue, et si ça ne te plaît pas, il y a d’autres propositions.

Et c’est exactement ce que dit Sibel avec Blazing Women.
Ce n’est pas un secret : on défend les femmes et les personnes queers dans la musique électronique.
Et ça se voit. Ça se sent quand tu rentres dans une soirée Blazing Women, et on veut que ça se sache.

« On essaie de donner de la place à des artistes femmes ou queers… On avait fait aussi des cours de mix, des ateliers cours de mix pour femmes, personnes queers. Ça, c’était vraiment pas mal parce que je pense qu’on a besoin de ces moments-là aussi en non-mixité. »

Sibel

Ces lieux, ces associations, elles ne résolvent pas tous les problèmes, évidemment. Elles ne vont pas changer l’industrie du jour au lendemain.
Mais elles créent des espaces où les gens peuvent respirer. Où ils ne sont pas jugés. Où ils peuvent être eux-mêmes.
Et où on dit clairement : ce qui se passe ici, c’est politique. C’est un choix. C’est un parti pris.
Et ça, c’est plus honnête que la plupart des soirées mainstream.

Sibel, elle me l’a dit d’une façon assez directe.

« Ces milieux-là, ces espaces-là ont toujours été engagés et se sont créés justement, pour que certaines minorités se rassemblent, etc. Je pense qu’il y a des personnes qui n’ont pas forcément conscience, peut-être pour les personnes qui découvrent la musique électronique et qui vont dans les soirées, et je pense que c’est aussi important peut-être de les sensibiliser, ou même ne serait-ce de s’informer sur l’histoire. »

Sibel

Les espaces festifs, ce ne sont pas juste des lieux où on se détend.
Ce sont des lieux politiques. Parce qu’ils créent du lien.
Parce qu’ils permettent aux marginalisés de se rassembler.
Parce qu’ils participent à la création d’une culture alternative qui dit : un autre monde est possible.

Mais il faut dire la vérité. Ce n’est pas simple.
Quand Mathilda refuse de photographier certains projets, elle perd beaucoup. Mais c’est à la hauteur de son engagement pour les causes qu’elle défend.

« Tu perds de l’argent, tu te disputes pas mal aussi avec les personnes qui t’embauchent, les personnes qui te prennent en prestat de service. C’est un moment hyper compliqué de ta carrière où tu te dis, en fait, je vais mettre des gens à dos, parce que c’est profondément ce que tu fais, je vais perdre des opportunités, c’est profondément ce que tu fais, pour finalement être en phase avec la direction où tu veux aller depuis le début. »

Mathilda Saccoccio

Et Sibel aussi, elle a dû faire des choix.
Elle gère Blazing Women en plus de son travail principal. Elle crée des ateliers, des événements. Elle booke des femmes et des personnes queers même quand ce n’est pas la « tendance » commerciale dominante.

Le constat qu’elles portent toutes les deux, Sibel comme Mathilda, c’est que c’est un combat sur le long terme.

« De mon point de vue, j’ai vu tellement de trucs dans le monde de la nuit, que tant qu’on serait dans un milieu d’hommes systémique, on peut faire des choses à nos échelles, mais c’est très très lent. Il faut attendre qu’une génération d’anciens hommes blancs, quarantenaires-cinquantenaires, s’en aillent pour petit à petit… Mais où que tu ailles, plus tu grossis, plus le capitalisme est prédominant, plus il y a du sexisme. »

Mathilda Saccoccio

Alors c’est un constat plutôt pessimiste, oui. Mais c’est honnête. Et c’est pour ça que Mathilda et Sibel continuent quand même.
Parce qu’elles savent que c’est long. Mais aussi parce qu’elles savent que c’est nécessaire.

Alors voilà. Mathilda et Sibel ne sont pas des artistes avec un micro sur scène.
Ce ne sont pas des rappeur·euse·s qui dénoncent les violences policières.
Ce ne sont pas des chanteur·euse·s qui prennent la parole à la télé.

Ce sont des gens qui agissent dans l’ombre. Qui créent les conditions pour que d’autres puissent parler.
Qui disent non. Qui refusent certains projets. Qui créent des espaces où les choses peuvent se faire différemment.

Quand Mathilda refuse la Boiler Room, elle crée un précédent.
Quand elle photographie plus de femmes, elle change le récit visuel qu’on se fait des soirées.
Quand Sibel crée Blazing Women, elle ne crée pas juste un collectif. Elle crée une alternative. Un autre modèle. Un endroit où les choses peuvent être différentes.

Ce que j’ai compris en parlant avec elles, c’est que l’engagement militant dans les milieux artistiques, c’est aussi ça. Ce n’est pas juste parler. C’est agir. C’est refuser. C’est créer.
C’est prendre position avec son corps, son image, son lieu, son influence, aussi minuscule soit-elle.
Et c’est ça qui change les choses. Lentement. Mais ça change.

Merci d’avoir écouté.
Et merci à Mathilda et Sibel pour leur honnêteté, leur courage, et leur travail de tous les jours.


ÉPISODE 3 – Qui contrôle la parole des artistes ?

Dans ce troisième et dernier épisode de Section.808 : Enquête Spéciale, je me demande : comment les messages politiques circulent-ils réellement ? Et qui décide de ce qui mérite d’être entendu ?

À travers les perspectives du journaliste indépendant David Bola et de Lise Lacombe, rédactrice en chef de Mosaïque Mag, j’explore le rôle des médias comme acteurs politiques. Pas comme simples relais, mais comme des décideurs qui choisissent quelles voix amplifier et quels silences perpétuer. Entre l’écosystème médiatique fragmenté, l’enquête militant de La Fabrique du Silence sur les violences sexuelles, et la question de l’indépendance éditoriale, les médias ont un pouvoir immense : celui de créer les conditions pour que l’engagement soit possible.

Car l’engagement politique dans la musique ne se joue jamais seul. C’est un ensemble : les artistes qui parlent, les créateurs qui créent des espaces, et les journalistes qui donnent de la portée à ces voix. Une chaîne où chaque maillon compte.

Transcription écrite épisode 3 (par chapitre)

Dans les deux premiers épisodes, on a posé des questions importantes.
On s’est d’abord demandé si les artistes avaient un devoir de s’engager.
On a vu que certains comme Dr. Kyle ressentaient ça comme une nécessité vitale, tandis que d’autres, comme Juliette, défendaient le droit de rester silencieux.

On a ensuite exploré comment les acteurs « invisibles » de l’industrie – les photographes, les programmatrices, les fondatrices d’associations – créaient des alternatives par leurs choix quotidiens.
Comment Mathilda refusait certains projets pour ses valeurs, ou comment Sibel construisait des espaces féministes.

Mais il y a une question que j’ai gardée pour maintenant.
Une question qui relie toutes les autres : comment est-ce que le message des artistes engagés circule réellement ?
Comment est-ce qu’on en parle ?
Et qui a le pouvoir de dire : cette voix mérite d’être entendue, ce message mérite de circuler ?

La réponse, elle passe par les médias. Les journalistes. Les magazines.
Les personnes qui choisissent d’écrire sur telle ou telle artiste, de couvrir telle ou telle cause, ou au contraire de la passer sous silence.

C’est donc de ça dont on va parler aujourd’hui, le rôle des médias dans la transmission de l’engagement politique.
Pas juste comme des relais neutres, mais comme des acteurs qui font des choix.
Des choix qui ont des conséquences réelles sur ce qui se voit, ce qui se cache, et ce qui change – ou ne change pas – dans la société.

Pour m’éclairer sur ces questions, je me suis entretenu avec deux personnes qui vivent ça au quotidien.
David Bola, journaliste indépendant spécialisé dans les musiques actuelles, qui écrit pour plusieurs médias comme pour ses propres publications.
Et Lise Lacombe, rédactrice en chef de Mosaïque Mag, un magazine rap indépendant fondé en 2021, qui accorde une grande importance aux valeurs qu’il porte.

Section.808 : un podcast de Lou-Marco Crepelle qui décrypte comment la musique contemporaine porte les luttes politiques et sociales. Épisode 3 : Qui contrôle la parole des artistes ?

Quand j’ai commencé à interroger David Bola sur le rôle des médias dans l’engagement politique des artistes, je lui ai posé une question très directe : est-ce que le journalisme musical, c’est du militantisme ?

« Quand t’es journaliste, tu fais le choix un peu de choisir tes sujets, de dire de quoi est-ce que j’ai envie de parler, etc. Mais après, toi, si ton rôle c’est d’être le relais de ce qu’il se passe, tu peux pas créer du discours. »

David Bola

Donc le journalisme musical n’est pas vraiment du militantisme.
Ce qu’il défend, c’est l’idée que les journalistes ne sont pas là pour inventer les mouvements politiques, mais plutôt pour les relayer, les analyser. Pour aider à les comprendre.
Ce qui ne le rend pas aveugle sur sa propre profession, il sait qu’un journaliste, c’est un humain, avec ses partis pris.

« Le militantisme, c’est vraiment très différent pour moi. C’est de l’action de tous les jours, sur le terrain etc. C’est juste que, comme tout journaliste, il y a forcément un petit peu d’opinion qui rentre en compte, et donc un journaliste qui penche plus vers la gauche va avoir tendance à parler des périls que l’extrême droite apporte, et des initiatives de gauche portées par des artistes. Et un journaliste plutôt porté à droite fera l’inverse. »

David Bola

Donc oui, les choix sont politiques.
Mais faire le choix du récit de la réalité, ce n’est pas du militantisme, c’est du journalisme.

« On va pas parler des dangers d’un parti ou d’une action parce qu’on déteste ce parti-là. C’est pas militant de dire « si l’extrême droite arrive au pouvoir il y aura moins de choses à faire pour la culture, c’est la réalité. » »

David Bola

Et en tant que journaliste de formation, je pense qu’il a raison.
Il y a une différence entre dire les faits, aussi inconfortables soient-ils, et utiliser les médias pour pousser un agenda politique.
Mais alors, qui décide quels faits sont importants ? Quels artistes méritent une interview ? Quels messages doivent circuler ?

C’est là que Lise Lacombe entre en jeu.

Chez Mosaïque, les choix sont très conscients.
Une des caractéristiques fortes de Mosaïque, c’est les deux faces du magazine.
À la manière d’un vinyle, il y a toujours un·e artiste qui fait la couverture de la Face A, et un·e autre artiste qui fait la couverture de la Face B.
Comme me l’a expliqué Lise, cette idée découle d’un engagement.

« L’idée de faire une Face A et une Face B, c’était aussi une volonté de ne pas invisibiliser les meufs. Parce que pour des raisons tristement économiques, les femmes à part Theodora vendent moins en vrai que des rappeurs connus en couverture. Mais c’est un problème plus global d’industrie et de public qui a du mal à s’engager sur des artistes féminines. Et nous on voulait pas se retrouver dans une situation où on sort quatre magazines par an et il n’y a jamais de meufs en couverture. »

Lise Lacombe

Donc Lise et son équipe ont pris une décision : avoir deux artistes en couverture à chaque numéro. Un « plus connu », un « en découverte ».
Un choix qui demande du courage économiquement.
Parce que, soyons honnêtes, ça coûte moins cher de mettre juste des artistes qui vendent que de prendre des risques.

Mais Lise a une philosophie bien tranchée là-dessus.

« Je crois, peut-être que je me trompe, mais j’ai quand même assez confiance en notre lectorat qui je crois a envie de ça aussi tu vois. Je crois que l’indépendance c’est aussi ça quoi c’est de faire confiance à son lecteur et pas juste le prendre comme quelqu’un de passif. »

Lise Lacombe

Donc oui, les choix journalistiques sont politiques. Mais David et Lise s’accordent sur ce point : ce n’est pas du militantisme au sens classique du terme.

Mais là où ça devient intéressant, c’est que Lise pousse la réflexion plus loin.

« La culture c’est politique. Il n’y a pas de culture neutre. La culture veut dire quelque chose, tout artiste dont tu parles, toute représentation veut dire quelque chose. Même si eux, on ne les politise pas s’ils n’ont pas envie de l’être, mais leur image, ce qu’ils incarnent est forcément politique d’une manière ou d’une autre. Et t’as pas besoin d’avoir des textes engagés pour l’être ou pour représenter quelque chose. »

Lise Lacombe

Ce qu’elle dit, c’est que toute œuvre artistique est politique d’une manière ou d’une autre. Et pour l’illustrer, elle donne un exemple récent d’une superstar.

« Theodora n’a pas les textes les plus engagés du monde sur le papier, comme on les entend. Et pourtant, ce qu’elle incarne, ce qu’elle dit, la manière dont elle le fait, même le langage qu’elle emploie, d’avoir popularisé un Boss Lady, c’est peut-être le truc politique que tu puisses faire. Alors que ce n’est pas politique, mais tu as popularisé Boss Lady. C’est lunaire en termes de positionnement féministe. »

Lise Lacombe

Un mot, une gimmick, qui a permis à toute une génération de jeunes femmes de se réapproprier leur propre narration. Et même plus, puisque Theodora a précisé que ce terme était non genré et destiné à toutes les personnes qui souhaitaient s’assumer comme elles sont.
C’est ça le pouvoir des médias.
Pas juste de relayer les messages engagés, mais de mettre en avant les représentations qui créent du changement culturel.

Le pouvoir, et le devoir des médias, c’est aussi de dénoncer et de révéler les problèmes d’intérêt public.
C’est dans cette dynamique que Lise et son équipe ont monté un magazine spécial : La Fabrique du Silence, une enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans l’industrie musicale.
Et ce projet ne vient pas d’un engagement militant au sens pur du terme. Ça vient d’un constat pragmatique.

« Au moment où je fais l’enquête, ça fait quatre ans qu’on est vraiment bien intégré et quatre ans que en fait je constate que des victimes viennent à nous. Je constate qu’il y a un sujet dont personne ne parle. Je constate que nous on y est confronté mais qu’en fait personne n’en parle. »

Lise Lacombe

Donc Lise s’est dit : mon rôle de journaliste, c’est pas juste de relayer la musique. C’est d’exposer les tabous. C’est de dire les choses qu’on préférerait taire.

Et c’est important de clarifier ça. Parce qu’aujourd’hui, on confond souvent « dire la vérité » avec « être activiste ».
Et ce ne sont pas la même chose.

Maintenant, voilà une question qu’on se pose souvent : pourquoi les grands médias mainstream ne parlent pas des sujets politiques dans la musique ?
Pourquoi ce sont plus souvent les petits médias spécialisés qui le font ?

David Bola répond à cette question par la simple structuration des médias aujourd’hui.

« Faut prendre les médias pas comme un bloc précis mais comme un écosystème. Et tu vas avoir des articles qui vont se focaliser sur la musique [et pas le message politique] parce que le lectorat de cette revue là ne connait pas du tout l’artiste et du coup il lui présente quelque chose. »

David Bola

David explique que les médias mainstream – la télé, les journaux, la radio – ont des contraintes différentes des médias spécialisés. Des contraintes qui font partie d’eux-mêmes, et contre lesquelles ils ne pourraient pas aller.

« Quand t’as un média méga mainstream genre Quotidien, tu parles à genre toute la France tu vois. Donc tu parles à des gens qui connaissent très bien le sujet, des gens qui connaissent pas du tout, des gens qui sont ouverts à le connaître et des gens qui sont pas du tout ouverts à le connaître. Et du coup tu dois arriver par une sorte de dénominateur commun. Mais en fait se dire ah ils pourraient faire autrement. Non ils pourraient pas faire autrement c’est genre le principe de leur existence de faire ça comme ça. »

David Bola

Donc voilà : pas de malveillance, c’est juste de la logique économique.
Pendant ce temps, les médias spécialisés comme Mosaïque peuvent prendre plus de risques parce qu’ils n’ont pas ces enjeux de contenter un large public.
Et pour Lise, il ne faut pas non plus condamner ces médias mainstream, qui fonctionnent sous d’autres logiques.

« Oui en 2027,quand  il y a un risque d’extrême droite assez élevé, et que tu traites de culture, tu ne peux pas faire semblant que ta culture elle n’est pas menacée. Parce qu’en fait, en te disant que oui la culture est forcément politique, d’une certaine manière, leur choix d’artistes et leur choix des discours qu’ils mettent en avant, sont un choix politique, même si ce n’est pas affiché comme nous. À un moment donné, ils font un choix d’incarner certaines choses ou non, et de parler certaines choses ou pas. Est-ce qu’on considère ça déjà que c’est un engagement de leur part ? Sûrement. »

Lise Lacombe

Ce qu’elle dit, c’est que même les médias qui prétendent ne pas être politiques font des choix politiques.
En ne parlant pas du rap pendant longtemps, par exemple.

« Ils ont mis des années à parler du rap, les médias généralistes, musique et culture. Et ils l’ont fait au forceps parce qu’ils n’avaient plus le choix. Parce que c’était sous leurs yeux et que c’était le truc que tous les jeunes écoutaient. »

Lise Lacombe

Donc l’écosystème médiatique, c’est compliqué. Chaque média a son rôle.
Et pour David et Lise, l’important c’est que collectivement, on arrive à une forme de vérité en lisant tout ce qui se dit.

Mais revenons à la vraie question : quel est le rôle des médias dans l’engagement des artistes ?
La mise en avant de leurs prises de parole par les médias peut permettre aux artistes de réaliser le poids de leurs mots.

« Je pense qu’il y en a beaucoup qui n’ont pas conscience que leur parole peut faire la différence, que les victimes, un mot de leur part c’est déjà énorme. »

Lise Lacombe

Et pour que les victimes par exemple entendent ces messages, ils doivent être relayés.
D’où le rôle des médias.
Surtout que dans le cas d’un artiste qui va transmettre un message, il va toucher directement son public, qui a une attache toute particulière.
Lise cite Rebecca du groupe Lulu Van Trapp qui lui disait : l’affiche la plus efficace pour un engagement politique, c’est toi avec ton micro sur scène.

« Elle disait : « l’affiche la plus intéressante ça va être celle-ci de prendre la parole ». Et j’étais assez d’accord en vrai avec ce qu’elle disait, parce que les gens partent du principe qu’ils t’aiment et qu’ils t’adorent. Donc ce que tu dis a plus de poids, ça c’est sûr. »

Lise Lacombe

Mais là où c’est délicat, c’est qu’on demande surtout aux victimes de s’exprimer. Les victimes qui doivent déjà subir les actes et les conséquences ont en plus de cela l’obligation de parler.
Les médias pourraient être une aide pour cela, une manière de soulager la victime.

« Je pense aussi que c’est aux gens pas forcément concernés justement par les sujets à prendre position. Des personnes blanches pour le racisme, des hommes pour les femmes… C’est aussi dans ce sens-là qu’on avancera je trouve. Parce qu’en fait les concernés sont juste fatigués, de devoir toujours être le porte-parole de quelque chose, incarner quelque chose… Je pense que c’est très fatigant à la fin. »

Lise Lacombe

C’est une nuance importante.
Parce qu’on demande souvent à Aya Nakamura, par exemple, de prendre position sur le racisme.
Mais elle est déjà en première ligne. Elle s’en prend plein la figure tous les matins.
C’est bien qu’elle le dénonce, mais pourquoi c’est à elle de parler le plus fort ?
Et David abonde dans le même sens.

« On a besoin de l’appui de ces personnes-là, et il est nécessaire pour motiver les gens, etc. Mais ce n’est pas la lutte essentielle, elle est politique et elle se passe un petit peu ailleurs aussi. »

David Bola

Donc voilà le rôle des médias. Ce n’est pas juste de relayer les artistes engagés.
C’est de créer les conditions pour que l’engagement soit possible. C’est de soutenir ceux qui prennent position.
C’est de soulager la pression qui peut être mise sur les artistes en faisant ce travail de diffusion à leur place, et en mettant la pression là où elle doit être.

« Heureusement qu’on a le collectif, et l’action de chacun individuellement qui crée du collectif, et c’est trop important et c’est trop bien. Mais dans l’industrie de la musique par exemple, c’est les patrons de labels qu’il faut aller chercher, c’est les patrons de maisons de disques, c’est le dirigeant de Spotify… C’est ceux qui ont un poids très concret sur cette industrie. »

Lise Lacombe

Mais il y a une chose que je veux clarifier.
Parce que Lise a pris position sur plusieurs des choses.
La Fabrique du Silence par exemple, c’est une enquête journalistique. Mais c’est aussi une prise de position sur ce que Mosaïque incarne.

« En fait spécifiquement le sujet des violences sexuelles en vrai pour moi journaliste musical ou pas il y a un peu un truc de société qui me paraît important dans n’importe quel milieu de prendre le parti aujourd’hui des victimes ça c’est mon avis personnel à moi, et dans n’importe quel milieu je l’aurais fait. »

Lise Lacombe

Et ça a des conséquences. Parce que quand on dit : nous on défend les victimes de violences sexuelles, on dit aussi : ceux qui les commettent, ils n’apparaitront pas sur notre plateforme.
Et ça peut mener à des situations inconfortables.

« Il ya des RP [Relation Presse], je leur dis « désolé ton artiste maintenant il est accusé de ça, ton artiste il a fait ça, ton festival truc… » C’est pas toujours facile, il y a des discussions ne serait-ce que là en cours sur des choses où on sait pas trop comment se positionner. »

Lise Lacombe

Encore une fois, quelque chose qui revient sur ces trois épisodes, c’est que suivre ses valeurs a un coût social et économique.
Mais ce prix à payer est bien moindre que ce que ça coûterait à Lise de ne pas suivre ses convictions.

« Je crois que ce qui doit primer dans tous les cas, sur toutes les relations qu’on mène c’est que déjà, on en discute beaucoup dans la rédac, qu’est ce qui est le mieux pour le média. Donc moi je pense qu’il faut toujours être très vigilant là-dessus, parce-que plus tu t’intègres, plus forcément je pense tu laisses certaines choses glisser. Mais on tient en tout cas par exemple à notre indépendance. »

Lise Lacombe

Et c’est là où elle et David se rejoignent. Tous les deux défendent l’indépendance éditoriale comme la vraie base du pouvoir des médias.

Pas d’être riche, pas d’avoir une grande audience.
Mais d’être libre.
Et je pense que logiques économiques mises à part, c’est ce que chaque média, musical ou non, devrait tendre à avoir.

Alors voilà. Après trois épisodes, on a exploré l’engagement politique dans la musique sous tous ses angles.
On a vu que les artistes vivent des tensions entre leur liberté créative et leur responsabilité citoyenne.
On a découvert comment les acteurs « invisibles » – photographes, programmatrices, fondatrices d’associations – créent des alternatives en refusant, en disant non, et en construisant.
Et maintenant, on sait que les médias jouent un rôle crucial.
Pas juste comme des relais, mais comme des acteurs politiques qui font des choix.
Des choix qui visibilisent certaines voix et en cachent d’autres.

Mais voilà ce que j’ai retenu surtout. De David, de Lise, de Dr. Kyle, de Juliette, de Mathilda et Sibel.
C’est que l’engagement, ce n’est jamais individuel. Ce n’est jamais une responsabilité unique sur les épaules d’un artiste, d’un journaliste, d’un photographe.
C’est collectif.

Quand Mathilda refuse la Boiler Room, elle crée un précédent.
Quand Lise dénonce les violences sexuelles, elle force l’industrie à se regarder dans un miroir.
Quand David analyse les tensions entre culture et politique, il aide les gens à comprendre ce qui se passe.
Et quand les artistes prennent position, quand ils chantent contre l’extrême droite, quand ils dénoncent le sexisme, ils inspirent les autres à faire pareil.

Ce ne sont pas des héros solitaires. C’est une chaîne de gens qui, chacun à leur niveau, décident que le silence n’est pas une option.


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Face à la montée du RN, les étudiants lyonnais s’organisent : « Combattre par les mots, pas par la violence »

Par Lou-Marco Crepelle

Avec 102 agressions de la part de l’extrême droite radicale à Lyon entre 2010 et 2025 selon Rue89Lyon, les idées portées par l’extrême droite continuent de gangréner la ville. Pour y faire face, de nombreux étudiants lyonnais s’organisent. À Lyon 3, université réputée pour sa diversité politique, la mobilisation prend des formes multiples, entre engagement syndical et parcours individuels d’émancipation.

L’Union Étudiante a organisé une collecte alimentaire en novembre 2025 dans le 8e arrondissement.
Photo fournie par l’association Union Étudiante.

Avec 28 096 étudiants accueillis l’année dernière, l’Université Jean Moulin Lyon 3 est un lieu privilégié de lutte sociale, avec des profils issus de tous les milieux. En cette période de partiels, tous les étudiants croisés affichent un stress certain, apportant une tension palpable à mesure que l’on déambule dans les couloirs. À Lyon 3, cette tension se traduit aussi par des divergences politiques entre les étudiants et pour cause, l’université abrite sept unions d’étudiants différentes. Mais depuis la dissolution du groupe « Jeune Garde Antifasciste » en juin dernier, critiqué pour ses actions violentes, le rôle des étudiants dans la mobilisation devient encore plus important.

L’extrême droite, c’est quoi ? Si la définition du terme « extrême droite » n’est pas arrêtée, les travaux du politologue Jean-Yves Camus permettent d’en définir les concepts. Cela regroupe « une conception organiciste de la communauté, dont la base est l’ethnie, la nationalité ou la race », la considération des « différences culturelles et religieuses entre groupes vivant sur un même territoire comme un risque de désordre, générant une peur de la disparition de la nation », et « l’utopie d’une société fermée, seul cadre possible selon eux d’une renaissance par régénération de la communauté nationale. »

L’Union Étudiante s’organise contre l’extrême droite

Pour beaucoup, les 21,49 % de voix du Rassemblement National aux dernières législatives (2024) ont renforcé leur engagement. C’est le cas d’Alexandre, 20 ans, étudiant à Lyon 3, qui a fait le choix de se syndiquer à l’Union Étudiante et d’agir par le biais d’une action collective. « À l’échelle de la fac, on se présente aux différents conseils pour se faire connaître et mobiliser la jeunesse, on distribue des tracts et on s’associe à d’autres associations pour tenir des conférences. En dehors, on est présent lors des manifestations, on organise des soirées stick – destick pour décoller les stickers des groupes d’extrêmes droites. »

Si l’Union Étudiante mène des actions contre l’extrême droite, elle s’organise aussi pour se mobiliser en faveur de ses propres valeurs. Cela s’illustre à travers des collectes et distributions alimentaires, ou de l’aide aux étudiants étrangers. Et lorsqu’il parle de ses motivations, Alexandre insiste sur le fait que cela relève du bon sens. « L’extrême droite selon moi prône la haine et le rejet de l’autre, en banalisant de plus en plus le racisme, la xénophobie ou encore l’homophobie. Lutter contre l’extrême droite, c’est lutter pour vivre dans un monde où tu peux être qui tu veux sans risque d’être jugé différent. »

Créée en 2023, l’Union Étudiante est une association intersyndicale nationale qui compte plusieurs groupes locaux, dont un particulièrement actif à Lyon. L’organisation lutte en faveur de la qualité de vie des étudiantes et de l’écologie, et contre le racisme, le sexisme, l’intolérance religieuse et toutes les formes d’oppression. L’Union Étudiante est désormais présente dans 51 établissements en France et va privilégier les actions sur le terrain à travers une organisation horizontale.

Martin : « J’ai grandi avec l’idéologie d’extrême droite, aujourd’hui je la combats »

L’engagement politique peut se traduire par une mobilisation collective, à travers les associations ou les manifestations. Mais beaucoup d’étudiants mènent une lutte plus discrète, non pas issue d’une mouvance collective mais d’une recherche intérieure profonde. C’est ce que nous confie Martin* dans la cours de Lyon 3, en fermant son ordinateur décoré de stickers antifascistes.

Si aujourd’hui, il sensibilise ses proches aux dangers de l’extrême droite, c’est justement parce qu’il les connaît bien. « Je suis issu d’une famille populaire de banlieue, qui prônait les idées de l’extrême droite. C’est donc naturellement que je les ai assimilées, je n’ai pas eu un habitus de classe qui me permettait de remettre en question ce que j’entendais. Mais après ma socialisation au lycée, j’ai réalisé que l’extrême droite n’était pas dans mes valeurs, que la haine des autres était inutile. »

Quand on lui demande pourquoi selon lui sa famille suivait le courant de l’extrême droite, alors même qu’ils étaient issus d’une classe populaire méprisée par ce même courant, il sourit. Pour lui, c’est justement parce qu’elles n’ont pas le bagage culturel et politique pour émettre un esprit critique sur ces idées. L’émancipation doit alors venir des personnes elles-mêmes, par leurs propres recherches. « C’est bien parce que j’ai été partisan de certains de leurs discours que je veux les combattre. Avec le recul sur ma situation, je vois comment ils alimentent la haine, et utilisent la faiblesse, la naïveté et le désespoir des personnes précaires pour les convaincre. »

L’un des principaux objectifs de Martin, notamment par ses études, est d’informer au mieux sur les méfaits de l’extrême droite pour combattre cette idéologie par les mots et les faits, plutôt que par la violence et la manipulation. « Dans la vie de tous les jours, ça passe par participer aux manifestations contre ces idées, par informer au mieux ses proches, et de promouvoir les médias indépendants de toute pression fi nancière et politique. » La lutte contre l’extrême droite n’est donc pas l’affaire d’un coup d’éclat, mais d’une lutte quotidienne pour promouvoir la liberté, l’égalité et la fraternité, plutôt que la répression, le déséquilibre et la division.

*prénom de substitution

Reportage réalisé dans le cadre d’une épreuve certificative de mon bachelor de journalisme à l’ISCPA Lyon.




Ino Casablanca : une traversée du désert nommée Tamara

Par Lou-Marco Crepelle

Révélé par le clip de Fuck Larr, Ino Casablanca propose pour son premier album Tamara une histoire d’amour à la fois tragique et salvatrice. Un cas classique qu’il ne manque pas de revisiter avec ses propres influences, à la croisée du hip-hop, à la fois nonchalant et percutant, et de rythmiques traditionnelles. Un album où les opposés s’attirent, et où l’esthétique vocale et musicale est soigneusement agencée pour ne rien laisser au hasard.

Comment survivre à une histoire d’amour qui détruit, et à un travail acharné qui nous ronge ? C’est tout le propos de Tamara, premier album d’Ino Casablanca, signé sur le nouveau label LCS Recordz du Chroniqueur Sale. Comme il le confie à Camille Emilie pour Mouv’, « Tamara en darija signifie la pénibilité, la souffrance, la galère. Et j’ai voulu retranscrire ça parce que j’ai beaucoup travaillé, aussi bien dans ma musique que dans mes relations, et que le mot est à la fois joli et dur. » Déjà au premier abord, mais encore plus à la réécoute, on se rend compte que cet album n’est pas qu’une simple compilation de chansons. A travers ces dix titres, Ino nous raconte une histoire, en partie la sienne, dans laquelle il est en proie à de nombreuses interrogations. Des questionnements amoureux d’abord, qui le pousseront à des questionnements plus introspectifs, pour à la fin du disque, nous montrer qu’il est vraiment lui dorénavant. Mais s’il voit du bon œil cette traversée du désert au dénouement de l’histoire, l’intrigue n’a pas exactement la même ambiance.

« Celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet »

Dans Nouvo Groove, un son très dynamique, presque agressif, Ino pause les bases de son histoire. Une histoire d’amour, qui sera complètement derrière lui à la fin de l’album, comme en témoigne la phrase : « Celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet ». Autre élément important, il va conter une histoire d’amour assez classique certes, mais à sa manière, avec sa patte artistique, puisqu’il « ramène ce nouvo groove ».

Après avoir établi la situation initiale, Ino nous présente l’élément perturbateur, cette fille qu’il aime et qui lui fait du mal. Sur Albufeira, le changement d’ambiance est total. On troque les basses saturées et les percussions agressives pour une rythmique acoustique plus traditionnelle, sur fond de mélodies chaude, à l’image de cette ville côtière du sud du Portugal. Pourtant, Ino y chante sa tristesse, quand il constate que celle qu’il aime a changé quand lui est resté le même, et que son comportement toxique le détruit.

J’crois qu’ton rapport au passé m’dégoutait
Tu l’vis comme si c’était au présent
Baby c’était oppressant

Ino Casablanca – Albufeira

En face de ton ego
Mon âme poussait des cris que tu refusais d’entendre

Ino Casablanca – Albufeira

Après avoir plongé dans la mélancolie avec Albufeira, Ino pousse plus loin l’exploration de la douleur amoureuse avec Avant la fin. Cette fois, avec Nensi en featuring, on nous présente aussi le point de vue opposé. Elle interprète une femme changeante, qui dit s’attacher à des hommes vides et mauvais. Et Ino interprète un homme qui souffre par les mensonges et reproche de sa femme.

Je plonge dans le vide
Des cœurs noirs et hasardeux, qui me donnent l’impression de vivre
A chaque nouveau départ, je crois que je peux y survivre
Toi t’arrêteras d’y croire quand tu verras le vrai moi fuir

Nensi – Avant la fin

Pour toi j’ai quelques mots ; pour moi j’garde toute ma rage
Devant tes virages comment faire pour rester calme

Ino Casablanca – Avant la fin

Une situation insolvable qui oblige Ino à couper les ponts pour de bon, malgré le mal que ça lui fait.

Une nouvelle lune où tu m’fais encore des tiennes
Si t’es chelou, j’te quitte y a pas d’mystère

Ino Casablanca – Avant la fin

Mais malgré le souhait de s’en détacher, car il sait que cela lui fait plus de mal que de bien, on comprend sur Oranj que ce n’est pas si facile. Tout le ramène à cette relation, chaque élément de son quotidien devient synonyme de souvenirs et de regrets. Un des morceaux les plus importants du disque puisqu’on peut le comprendre de deux manières, comme un témoignage de ses propres pensées. Mais c’est aussi un témoignage du point de vue opposé, le ressenti de celle qu’il aime, que l’on comprend lorsqu’il conjugue certains mots au féminin. Le morceau prend tout de suite une autre dimension, nous confirmant une nouvelle fois que ces dix titres sont bien plus qu’une simple compilation…

J’espère que tu sais
Que sur mon balcon j’suis là à attendre comme toutes les autres
Que tu toques à ma porte

Ino Casablanca – Oranj

Le son de mes clefs me rappelle qu’j’suis plus chez moi
Mon cœur veut pas y croire

Ino Casablanca – Oranj

« Quand est-ce que j’pense à moi ? »

Après Albufeira, Avant la fin et Oranj, chansons où Ino dépeint une réelle souffrance, une phrase vient casser cet enchainement. La chanson suivante, Fuck Larr, commence par « Les gens sont là, ils font les choses pour eux, et moi j’suis là, quand est-ce que j’pense à moi ». Loin d’être un hasard, cette phrase sonne comme une prise de conscience. Cette relation lui a fait beaucoup de mal, il est temps maintenant de penser à soi et de dire au revoir à son amour.

Et justement, le titre suivant Ciao my love ! sonne littéralement comme un bon vent ! Il s’adresse directement à son ex, dont on ne connait pas le nom, en parlant de son habitude de le traquer et de lui mentir. Etonnamment, il aborde cette rupture plus calmement. Il semble vraiment avoir pris du temps pour penser à lui. On apprend même qu’elle veut le reprendre, et il en parle de manière légère, avec le sourire.

C’est pas si sombre
Mon coeur est rose et fait la fête
Et tu crois m’récupérer avec tes fesses mais non !

Ino Casablanca – Ciao, my love !

J’emmerde ta façon d’aimer
Tu m’as fait croire que j’étais un fou complet mais non !

Ino Casablanca – Ciao, my love !

Cette dernière phrase est une réponse directe à une autre phrase dans Albufeira, où il dit « Tout le monde a remarqué que je suis devenu fou ». On comprend alors que sa copine avait réellement une influence toxique, jusqu’au point de lui faire croire qu’il était fou.

Il sait dorénavant ce qui est bon pour lui et ce qui ne l’est pas, comme il l’explique dans Paraplui, où il règle ses comptes avec les paris sportifs, les filles en soirée et surtout les lepénistes (bien vu Ino). Mais il sait aussi où est ce qu’il va : il veut « être une superstar ». Après avoir mis cet épisode sombre derrière lui, il peut sereinement aborder le futur et reconstruire une aventure sur des bases d’autant plus solides.

« Entre mes mains j’ai hyati »

Ino témoigne de son lâché prise dans Mayet, dans lequel il accepte son passé, mais surtout le commencement d’une nouvelle ère. Comme dans Degrés Fahrenheit, il continue à parler de ses échecs, mais en les mêlant cette fois à de nouvelles expériences, nous confirmant qu’il n’a pas renié son passé mais qu’il a tourné la page, qu’il a sa vie entre ses mains

J’me suis fait à l’idée, j’ai digéré tous nos échecs
Ces pensées parasites, là je change de vie

Ino Casablanca – Degrés Fahrenheit

J’peux pas t’occuper toutes les saisons, j’ai les miennes et j’sais que t’as tes raisons
Entre mes mains j’ai hyati [ma vie], tu l’vois en moi mais j’suis pas ton père

Ino Casablanca – Degrés Fahrenheit

Racaille vient clore l’album, avec un flow qui rappelle celui de Luidji sur Miskine. Ino semble bien avoir avancé depuis le précédent morceau. Dans ce texte plus léger, mais toujours impactant, on apprend qu’il a de nouveau une copine. Cela confirme bien une des premières phrases de l’album : « celle dont je parle dans le projet je l’ai oublié à la fin du projet ».

Si Tamara fonctionne aussi bien, c’est parce qu’Ino Casablanca soigne autant la narration que la production. En s’impliquant dans chaque titre, il construit un univers sonore où chaque émotion trouve son écho musical. Ino est à la production sur tous les titres, accompagné sur la moitié d’entre eux par la guitare et la basse d’OSOMEXICO. Une musique composée à deux, qui garantit une continuité malgré les changements d’ambiances et de registres. La musique seule raconte déjà une histoire, et l’interprétation d’Ino, tantôt chantée, tantôt rappée, apporte une nouvelle dimension à l’histoire. Bien que ce ne soit que son premier album, la proposition est déjà très mature et bien réalisée. L’avenir s’annonce radieux pour cet « homme et demi qui fait les choses », alors montez dans le train tant qu’il est encore temps.




Des Français sur la glace des grands

Par Lou-Marco Crepelle & Albane Tanter

Qualifiés pour les séries éliminatoires de la coupe Stanley, les Canadiens de Montréal comptent dans leurs rangs une présence notable, celle du français Alexandre Texier. Alors que la popularité de la Ligue Nationale de Hockey et de sa culture demeure marginale en France, ces parcours singuliers témoignent à la fois des exploits isolés des athlètes et des progrès d’un système encore en développement.

Alexandre Texier. Photos MAXPPP/Thierry LARRET et FFHG.

« On le voit, il fait les choses, et c’est une excellente nouvelle » a déclaré Antoine Roussel à propos d’Alexandre Texier. En novembre 2025, les Blues de Saint-Louis venaient de résilier son contrat. Aucune équipe ne l’avait réclamé au ballottage et à 26 ans, Alexandre Texier semblait au bout du chemin. Deux mois plus tard, il signait une prolongation de deux ans avec les Canadiens de Montréal à 2,5 millions de dollars par saison. Un retournement de situation qui résume à lui seul le parcours des hockeyeurs français en Ligue Nationale de Hockey (LNH), un parcours fragile, exigeant, mais bien réel.

Une lignée construite sur des exceptions

Texier n’est pas un cas isolé dans l’histoire. Il est l’héritier d’une lignée de joueurs qui, depuis une vingtaine d’années, ont prouvé qu’un Français avait sa place dans la ligue la plus compétitive au monde. Cristobal Huet, gardien parisien devenu entraîneur des gardiens de l’équipe de France, a été le premier à marquer les esprits, notamment sous les couleurs des Canadiens de Montréal entre 2005 et 2008. Pierre-Édouard Bellemare, jamais repêché, a disputé 700 matchs en LNH, dont deux finales de Coupe Stanley. Quant à Antoine Roussel, il est le meilleur pointeur français de l’histoire de la ligue avec 197 points en 607 rencontres.

Pour Antoine Roussel, c’est précisément la réussite de Huet qui a agi comme déclencheur pour la génération suivante. « Quand Cristobal Huet commençait à jouer dans la NHL, ça a changé un peu plus ma perception. Je me disais que finalement, il y avait un chemin, une possibilité. Ce n’était pas le chemin le plus facile, mais il était réalisable et réaliste. » L’ancien attaquant des Stars de Dallas décrit comment cette prise de conscience collective a permis à toute une génération d’émerger : « Une fois que le premier chemin a été tracé, on a été capables d’arriver, d’avoir du succès, de se rendre jusqu’à cette ligue-là. Mais aucun d’entre nous n’a eu le même parcours. »

Aujourd’hui, c’est Texier qui incarne ce flambeau. Lors des Jeux Olympiques de Milan-Cortina 2026, Huet — qui l’a côtoyé dans le vestiaire de l’équipe de France — a raconté sur le site de la LNH ce dialogue entre les deux générations. « J’ai regardé à distance ses matchs avec les Canadiens. Par l’intermédiaire de Tex, j’ai repensé à mes belles années à Montréal. Je lui ai dit de s’épanouir avec les Canadiens. Je sens qu’il aura enfin la chance de montrer son grand talent au sein de la LNH. » Texier, de son côté, mesure le poids de sa position. « J’ai la chance de jouer dans la LNH et je dois agir comme un meneur », a-t-il confié à la même source. Une responsabilité qu’il assume, conscient d’être le seul représentant de la LNH au sein des 25 joueurs de l’équipe de France.

S’adapter : la condition universelle de l’athlète expatrié

Dans un pays dominé par le football et le rugby, le hockey français souffre d’une image de sport confidentiel. On pourrait croire que cette marginalité crée des obstacles spécifiques pour les joueurs tricolores une fois en Amérique du Nord. Une idée fortement nuancée par Antoine Roussel : « Il y a une culture qui est différente, propre à l’Europe, mais je n’ai pas eu plus de difficultés qu’un Finlandais ou qu’un Tchèque à m’adapter à la langue, l’environnement ou la culture. »

Pour lui, la vraie singularité française se résume à une question de communication : « Le fait d’être Français change juste le fait qu’il faut savoir parler et communiquer en Amérique du Nord, et donc en anglais. » Ce que Roussel pointe en revanche comme un vrai handicap, c’est le manque d’exposition au hockey dès le plus jeune âge. « L’exposition que le hockey a en France comparativement à la Suisse et à l’Allemagne, ce n’est même pas proche d’être pareil », reconnaît-il. Malgré tout, il refuse de s’en tenir à ce constat : « On tient notre épingle du jeu de brillante façon. »

Antoine Roussel. Photos MAXPPP/Thierry LARRET et FFHG

Un système à rebâtir de fond en comble

C’est sur ce dernier point que le bât blesse. Car si les joueurs français ont prouvé individuellement leur valeur, les conditions structurelles qui permettraient d’en produire davantage restent insuffisantes. Antoine François, Directeur Technique National de la Fédération Française de Hockey sur Glace, dresse un diagnostic lucide. Face à l’enthousiasme suscité par Texier et les Jeux Olympiques, le Directeur Technique National relativise : « C’est une bonne chose pour nous, mais il nous faut plus de joueurs. Alexandre Texier est un excellent ambassadeur du hockey sur glace français puisqu’il a été formé en France et qu’il est arrivé en LNH. Mais aujourd’hui, ça reste une exception qui ne doit pas rester qu’une exception. »

Antoine François identifie trois leviers à actionner simultanément : la formation des joueurs, la construction d’un réseau international pour les placer dans les meilleures ligues, et la modernisation des infrastructures. Une réalité peu connue, pourtant bien présente : le parc de patinoires français est vieillissant, et les municipalités rechignent à investir. Il explique que « ce n’est pas forcément évident de faire comprendre à des municipalités qu’avec le changement climatique, c’est une bonne idée d’avoir des patinoires. Parfois, c’est beaucoup plus facile de les transformer en terrain de foot ou de padel. »

Roussel, depuis le Canada où il réside désormais, rejoint ce diagnostic et insiste sur la nécessité d’une première ligue financièrement solide comme fondation de tout le reste : « Si la première ligue locale est capable de rester en vie, tout le reste va suivre. » Une convergence de points de vue entre le praticien et l’institution qui montre à elle seule l’ampleur du chemin à parcourir.

Pour Antoine François, un modèle de comparaison s’impose : celui du tennis de table, discipline où les frères Lebrun ont transformé une discipline confidentielle en phénomène médiatique grâce à leurs performances. « On sait bien que le côté médiatique passera par une success story », dit-il. En attendant cette réussite collective, un seul homme continue de porter les couleurs françaises sur les patinoires nord-américaines. Et pour Antoine Roussel, cela reste essentiel : « En ce moment, il n’y a peut-être que lui. Mais c’est justement ça qui fait toute la différence. »

Les propos d’Alexandre Texier et de Cristobal Huet sont tirés d’un article publié sur le site officiel de la LNH (nhl.com). Les citations d’Antoine Roussel et d’Antoine François sont issues d’entretiens réalisés par Albane Tanter et Lou-Marco Crepelle.



Warrior Adventure Lyon : dans l’ombre des JO, le ninja en quête de reconnaissance

Par Lou-Marco Crepelle

En 2018, Jeremy Motts créé Warrior Adventure Lyon, la première salle de ninja en France. Sept ans plus tard, la salle continue son développement et fait face à un défi de taille : l’arrivée du parcours d’obstacles aux prochains JO.

Jeremy Motts (à droite) en train d’entraîner Jordan (au centre). Photo par Lou-Marco Crepelle

Inconnu il y a encore quelques années, le ninja, à la croisée du parkour et de l’escalade, compte toujours plus d’adeptes. Ce sport consiste à franchir une série d’obstacles le plus rapidement possible et sans tomber, à la seule aide de ses capacités physiques. Le club Warrior Adventure Lyon, première salle de ninja en France fondée en 2018, compte aujourd’hui plus de 140 adhérents, en plus de ses entrées libres. Souvent réduite à un simple loisir, la discipline franchit un nouveau cap grâce à l’ajout du parcours d’obstacles aux épreuves du pentathlon moderne (en substitution à l’équitation). « Le ninja a déjà ses propres compétitions internationales comme la World Ninja League, explique Raoul Turmond, responsable commercial de Warrior Adventure. Il manque seulement une meilleure reconnaissance de ce sport par les instances et par le grand public. L’arrivée du parcours d’obstacles aux JO va dans ce sens. »

Briser les idées reçues sur le ninja

Une quête de reconnaissance qui passe par le changement de regard du grand public sur le ninja. Puisque malgré les apparences, la discipline n’est pas réservée qu’aux athlètes aguerris. Jeremy Motts, fondateur de la salle, décrit le ninja comme une pratique entièrement personnalisable : « C’est la découverte de son corps et de ses capacités par le biais d’une activité ludique. Il faut s’affranchir de tous les a priori sur notre potentielle performance et ne pas se comparer à son voisin. À chacun sa propre montagne. À 21 mois, mon fils a franchi le pont de singe après de nombreux essais, ça prouve que ce n’est pas réservé à une élite. »

Des infrastructures insuffisantes pour des ambitions olympiques

Mais alors que la date des JO 2028 approche, les athlètes ne disposent pas des équipements nécessaires pour s’entraîner correctement. Serge Alloisio, président du comité régional de pentathlon moderne [rattaché à la Fédération Française de Pentathlon Moderne qui s’occupe du parcours d’obstacle], alertent sur les conditions de préparation des athlètes. « Le rôle du comité régional, et par extension de la Fédération, est de développer au plus vite les infrastructures nécessaires au bon entraînement des athlètes en vue des futures compétitions, comme des salles d’obstacles plus nombreuses. Pour l’instant, l’accompagnement dont on fait preuve n’est pas digne d’une discipline olympique, déplore Serge Alloisio. Les jeunes ne peuvent trouver seuls des lieux adaptés pour s’entraîner aux cinq disciplines du pentathlon, il faut pouvoir les accompagner. »

Warrior Adventure Lyon : une cagnotte pour poursuivre le développement de la salle

Dans cet esprit de meilleur accompagnement, la salle Warrior Adventure a elle aussi des ambitions d’aménagements, pour ses adhérents et en vue de la professionnalisation du ninja. Alors qu’elle subvient à ses besoins, elle a mis en place une cagnotte pour permettre ces investissements et répondre à la demande croissante à laquelle elle fait face. « La cagnotte n’est pas pour maintenir à flot l’entreprise, détaillent Jeremy et Raoul, mais pour proposer la meilleure expérience possible à ceux qui viennent, pour le loisir et pour le sport. Le développement et l’amélioration de l’équipement déjà existant sont une priorité, mais comportent des charges lourdes. »

Reportage réalisé pour LE PROGRÈS




Coachella : l’art et l’éthique face à la puissance du business

Par Lou-Marco Crepelle & Nina-Lou Jacquet

125 000, c’est le nombre de festivaliers qu’a accueilli le festival Coachella chaque jour lors de son édition 2025. Ce géant de la musique, qui ne durait qu’une seule journée en 1999 avec à peine une dizaine de milliers de spectateurs, est devenu en 25 ans le plus grand festival au monde selon Rolling Stone Magazine – et ce depuis 2013.

Green Day à Coachella 2025. Andy Abeyta/The Desert Sun

L’essor fulgurant de Coachella s’explique notamment par l’afflux massif de célébrités et d’influenceurs tels que Paris Hilton, Kylie Jenne et Alex Consani venus chaque année en Californie, vêtus de tenues boho toujours plus extravagantes. Une esthétique soigneusement relayée sur les réseaux sociaux, déclenchant chez les fans une véritable FOMO (Fear Or Missing Out).

Un rendez-vous mondial, des artistes engagés… mais un financement controversé

Coachella est aujourd’hui l’un des événements musicaux les plus influents au monde. Chaque mois d’avril, les plus grandes stars s’y produisent – souvent engagés, socialement comme politiquement.

En 2025, les shows les plus marquants ont été ceux de Lady Gaga, icône LGBTQ+ depuis ses débuts, et de Green Day, groupe punk ayant fait sensation en revisitant leur titre American Idiot. Sur scène, la célèbre ligne « I’m not a part of a redneck agenda » a été transformée en « I’m not a part of a MAGA agenda », visant directement les partisans de Donald Trump. Le groupe a également exprimé son soutien à la Palestine durant sa performance.

Autres têtes d’affiche notables : Charli XCX, très suivie et soutenue par la communauté queer, ainsi que de nombreux autres artistes engagés, parmi les 150 qui ont foulé les scènes du festival durant les week-ends du 11 au 13 et 18 au 20 avril à l’Empire Polo Club d’Indio, en Californie.

Un festival progressiste dirigé par un mécène ultra-conservateur

Ce tableau d’inclusivité contraste fortement avec le profil de Philip Anschutz, propriétaire du festival via la société Goldenvoice. Ce milliardaire américain a finance par le passé plusieurs organisations aux positions anti-LGBT et pro-vie, comme l’Alliance Defending Freedom, la National Christian Foundation ou encore le Family Research Council.

Face à la polémique, Anschutz a déclaré en 2018 dans les colonnes du Rolling Stone : « Ni moi, ni la fondation Anschutz ne finançons des organismes dans le but de soutenir des initiatives anti-LGBT. Et lorsque j’ai été informé que certains groupes soutenus par la fondation promouvaient de telles idées, nous avons immédiatement cessé de les financer. » (Rolling Stone, 9 janvier 2017)

Philip Anschutz en 2021.

L’art peut-il se passer d’éthique

Pour certains professionnels du secteur, le paradoxe est difficile à ignorer. La photographe suisse Shaneuz, habituée des festivals et engagée sut les questions sociales, l’explique ainsi : elle choisit de ne pas travailler pour des artistes ou structures aux valeurs contraires aux siennes. « L’art donne de la visibilité. Photographier quelqu’un, même à petit échelle, c’est amplifier sa voix. J’ai déjà détourné ou refusé certaines commandes pour rester alignée avec mes convictions. »

Elle reconnaît cependant que refuser certains projets peut être difficile financièrement : « Une fois, j’étais engagée sur un festival pour shooter plusieurs artistes. J’ai fait mon travail, mais j’ai volontairement évité d’en photographier certains. C’est une forme de micro boycott, discrète mais importante. » À propos de Coachella, elle ne mâche pas ses mots : « Ce mec a tout compris au business. Il sait que les artistes engagés font vendre, que les gens veulent du sens. Alors il capitalise là-dessus, tout en finançant des causes anti-avortement, LGBTphobes… C’est hypocrite, mais redoutablement efficace. »

Pour elle, il est néanmoins possible de résister : « Tu peux accepter de travaille dans ces contextes, mais en t’imposant. Comme Macklemore ou Green Day qui montent sur scène avec leurs drapeaux et leurs messages. En gros : « Ok, vous me payez, mais je vais aussi vous faire passer mes idées, quitte à vous pisser dessus symboliquement. » »

Missy Elliott à Coachella 2025.

Coachella ou l’eldorado du greenwashing

Tous les événements qui accueillent un large public sont inévitablement de forts émetteurs de gaz à effet de serre. Les festivals, au même titre qu’une coupe du monde de football, présentent un bilan carbone (très) élevé. D’une part, l’installation des scènes, des équipements son et lumière et des stands, nécessitent des transports, des engins spécifiques et des employés, qui engendrent un important rejet de Co2. Et d’autre part, les festivaliers, qui pour certains viennent de loin pour vivre « l’expérience Coachella », polluent également par leur venue et leurs consommations sur place.

Pour répondre à ces enjeux écologiques, certains festivals font du développement durable leur ligne de conduite, à l’image de Woodstower à Lyon ou de WeLoveGreen à Paris. De leur côté, Coachella suit un cahier des charges écologique, bien qu’il ne communique pas principalement (ni précisément) dessus. Les conseils prodigués aux festivaliers, de prendre leur propre gourde d’eau et d’éteindre leurs lumières avant de partir de chez eux, sonnent plus comme des recommandations sommaires qu’une réelle envie de sensibiliser. Le festival présente pourtant deux chiffres soi-disant élogieux : 25 000 kg de restes de nourriture donnés et 278 000 kg de déchets compostés et recyclés en 2024 (selon leurs propres statistiques). Des données dont on ne sait si elles sont représentatives de l’engagement durable de Coachella ou simplement de la surconsommation des festivaliers, encouragée par la communication même de l’événement. Ces mesures paraissent donc anodines face à la portée qu’elles pourraient avoir auprès des 250 000 festivaliers, surtout lorsque l’on sait que Coachella est le festival le plus lucratif au monde (entre 500 et 600 dollars la place sans compter le logement, le transport et la nourriture).

Une paresse à propos des enjeux écologiques qui ne découle surement pas d’un manque de moyens, mais plutôt de l’orientation politique de l’actionnaire majoritaire. Coachella est financé par la société Goldenvoice, filiale d’AEG Live qui est détenu par Philip Anschutz. Cet homme d’affaires américain a construit sa fortune sur des investissements fonciers et pétroliers dans les années 70-80, ce qui expliquerait le peu d’intérêt pour l’écoresponsabilité.

En 2020, il finance à hauteur de 400 000 dollars la campagne présidentielle de Donald Trump, que l’on sait plus connu pour ses investissements dans les réserves « naturelles » de gaz de schiste que pour son engagement en faveur de l’environnement.

Article rédigé pour What’s Going On #7




Cognacs & Cigarettes : Jungle Jack et Jeanjass pour un drumless épicurien luxueux

C’est le projet que personne n’attendait mais dont tous les amoureux de rimes et d’esthétique soignée avaient besoin. Le rap sans concession et sans repos de Jungle Jack s’invite à la table des productions samplées et sans batteries de Jeanjass pour un dîner digne des plus grandes enseignes de la gastronomie. Cognacs & Cigarettes nous délivre le bruit et l’odeur, dix plats issus d’un charbon et d’un dévouement sans faille pour servir le meilleur produit que ces deux chefs peuvent proposer.

Bien sûr que ce disque méritait une introduction dithyrambique à la hauteur de sa prestation. La recette de Cognacs & Cigarettes, bien que prévisible, est maitrisée de bout en bout et pourra rassasier un public de techniciens souvent exigeants quant à ce qu’ils mettent dans leur assiette. Sans réinventer le genre, le duo Jungle Jack – Jeanjass nous abreuve d’un rap de bons vivants, qu’ils semblent avoir pris plaisir à concocter (je vais un peu ralentir sur le champ lexical de la cuisine, promis.)

« JeanJass sort ses prods comme des grands vins d’Bourgogne, Jack j’suis l’siroteur »

Après deux albums entièrement produits par son binôme Kamal Baghdadi, Jungle Jack a choisi de s’associer avec un nouveau beatmaker le temps d’un album. Et qui d’autre que Jeanjass, le maître alchimiste français du drumless, pour rejoindre l’équipe et ainsi donner naissance au quadruple J ? On troque alors les rythmiques effrénées et les kicks percutants de la Jungle des Illusions Vol.1 et Vol.2, pour un calme feutré, installé par des productions aux sample épurés et envoûtants.

C’est là que repose le vrai défi pour Jungle Jack, qui doit rapper sans backs et sans refrains, bref sans artifice, seul face au micro. Et si le « vide » du drumless (littéralement des prods « sans batterie ») pourrait en effrayer certains, rappeurs comme auditeurs, cette place laissée par l’instrumental sied parfaitement aux proses de Jungle Jack. Le sens du détail qu’il apporte dans chacune de ses lignes, autant pour les références qu’il cite que pour leurs placements complexes, lui permet de bien occuper l’espace et de nous tenir en haleine. Comme pour Okis (dont l’analyse est disponible ici), cette densité dans l’écriture apporte une valeur ajoutée à chaque écoute, révélant des sens cachés et des jeux de mots passés inaperçus à l’écoute précédente.

Jeanjass, qui semble depuis quelques mois vouloir confirmer sa place de producteur, fait parler comme souvent son bon goût avec des productions aux allures de The Alchemist et de Roc Marciano. Les samples sont choisis, traités et tournés avec finesse, car ils sont souvent les seuls éléments musicaux qui accompagnent les barz de l’autre double J. Sur certains morceaux, comme Châteldon ou L’ère du verseau, Jeanjass délivre en outro des samples inutilisés, comme il pouvait le faire sur Goldman ou plus récemment sur les ZushiBoyz. Des clins d’œil qui renforcent le caractère épicurien du disque, très organique, qui prend le temps de vivre et laisse de la place à la contemplation, à l’image de l’introduction instrumentale sur Miyazaki.

« J’suis l’homme au plan, l’architecte avec le papyrus »

Pour ceux qui connaissaient déjà le style de Jungle Jack avant cet album, on remarquera l’élégance nouvelle de ses textes, influencée par les prods léchées de Jeanjass, mais surtout par l’aspect hédoniste du disque. « Cognacs et Cigarettes », tout est dit dans le titre : un produit de luxe, à destination des amateurs de gastronomie rapologique dont Jeanjass et Jungle Jack seront les cuisiniers étoilés. Cette esthétique est annoncée dès le premier morceau Dyonysos, dont le titre fait directement référence directe au dieu grec du vin et de la fête.

Le flow coule à flots, Dionysos pillave tout l’caveau, Hercule avec les douze travaux
J’le fais sans forcer, sous lean j’danse avec Morphée, au calme c’est olympien
J’te sers ces versets comme des Corinthiens, j’te peints un tableau
Sur la ‘teille y a un centaure qui tient un javelot, plein d’drogues dans la boîte de Pandore
Œil du tigre sur une chaîne en or, c’est carré comme un foulard Hermès
Faut que j’perce comme la lance à Léonidas dans la joue à Xerxès

Jungle Jack – Dyonysos

Un raffinement qui donne aux dix titres une dimension presque mythologique, dans le respect de l’art, mais aussi des anciens écrits qui l’ont façonné. On notera les références à Jeunes, coupables et libres des X-Men (originaires comme Jungle Jack de Ménilmontant) dans Châteldon, à Nujabes et aux studios Ghibli dans Miyazaki, ou encore aux concerts de jazz au Duc des Lombards dans Le bruit et l’odeur.

« Ma vie c’est bitume et encre, biture et chanvre, sip des mixtures étranges »

Même si le champ lexical de l’alcool perdure tout au long des dix titres, Jungle Jack se garde d’en faire une ôde à sa consommation et prévient des dangers de tout abus. On retrouve cette idée sur plusieurs morceaux comme Châteldon ou Rougon-Macquart, références respectives à une marque d’eau minérale haut de gamme et aux écrits d’Émile Zola.

Coule comme un requin qui a pas d’aileron
Restau’ d’l’hôtel, j’ai pris un Pommard et une ‘teille de Châteldon

Graille du homard avec des bavoirs, envoie les desserts et ressers à boire
Jack, j’le ais-f vraiment, j’me pète le ventre
Descends des ‘teilles de champ’, crache des flammes sur des bêtes de samples

Jungle Jack – Châteldon

Rougon-Macquart t’as rien transmis à tes gosses à part l’alcoolisme
Accoudé à un bar, il parle comme Malcom X
Alcool et opiacés, eau violacée

Jungle Jack – Rougon-Macquart

J’bois des alcools fins et on smoke des spliffs épais
Trinque encore, les verres se remplissent
Mon corps est juste une machine qui transforme la bière en pisse

Jungle Jack – Göbekli Tepe

Sur l’interlude Huile de mort, l’extrait d’un reportage explique que l’alcool est constitué de l’eau de vie, partie la plus pure et concentrée, et de l’huile de mort, les « déchets » retirés par la purification. Il y a cette idée que consommer un bon alcool pour son goût et sa texture peut être un plaisir, quand boire un alcool de moindre qualité n’a pas d’intérêt positif notable, et peut même avoir de graves conséquences.

À travers ses textes, Jungle Jack transmet un souhait d’élévation, le besoin d’une certaine cohérence, corrélée aux thèmes du luxe et de la gastronomie qui composent tout l’album. Il ne parle pas de sprite et de lean, mais bien de « champagne violet », il ne parle pas de délicatesse mais d’un cœur « tendre comme une hampe de bœuf ».

J’veux aller voir les reflets d’la mer et les champs verdoyants
Pillave des bières à six euros dans l’wagon-bar
Mes habits sentent la weed, ma peau sent l’musc et l’savon noir

Jungle Jack – Peintures rupestres

Cognacs et cigarettes, pas d’café
Rimes riches, nutritives comme un plat d’mafé
Débouche une ‘teille d’une sacrée rareté et j’gratte des haïkus
Niaks gras, vinyle marbré comme un carré d’wagyu

Jungle Jack – Göbekli Tepe

Sous ses airs de festin, Cognacs & Cigarettes est peut-être d’abord une réflexion sur le goût — celui des choses bien faites, de la rime juste, de la note rare. Le luxe n’est pas ici dans l’ostentation, mais dans l’attention portée aux détails. Sans avoir l’ambition de réinventer la boom bap et le drumless, l’album s’inscrit dans une véritable démarche hédoniste, qui prend le temps de savourer ce que le rap a de plus savoureux à nous offrir. Un concentré d’élégance illustré avec brio sur une pochette signée Dexter Maurer, artiste suisse connu également pour les covers de Déjeuner en Paix (Mairo x Jeanjass), d’Omar Chappier (Mairo) ou encore de Solsad (Zamdane). Une connexion Ménilmontant – Charleroi – Bienne qui saura dignement accompagner vos banquets d’été sous le soleil du Midi ou vos discussions nocturnes au bord de la piscine.




« J’ai choisi de voir le bon » : D’une commotion cérébrale à l’écriture d’un livre sur la nutrition, Arthur Pontet raconte son parcours

Par Lou-Marco Crepelle

Pendant un entraînement de football en octobre 2023, alors qu’il joue à Annecy, Arthur Pontet subit une commotion cérébrale. Éloigné des terrains, l’Amplepuisien de 23 ans s’est lancé un défi : publier un livre sur la nutrition. Avec plus de 120 recettes, « Les Plaisirs Healthy » fait le pari de concilier une alimentation saine et le plaisir de chaque repas. Il revient pour Le Progrès sur son accident et la naissance de ce projet.

Arthur Pontet et son livre « Les Plaisirs Healthy ». Photo par Lou-Marco Crepelle.

« Le cerveau, ce n’est pas comme un genou sur lequel on peut forcer »

Comment est survenue votre commotion ?

C’est arrivé en octobre 2023 pendant un entraînement avec l’équipe d’Annecy. Après un tacle, l’arrière de mon crâne a tapé le sol. J’étais sonné, mais le choc n’était pas si impressionnant, j’ai même continué l’entraînement. Une fois dans les vestiaires, j’étais toujours dans le flou, avec l’impression d’être lucide mais au ralenti, hors de mon corps. Le lendemain, j’étais complètement bloqué de la nuque, alors le club m’a arrêté pour quelques jours. S’en est suivi une longue période durant laquelle je reprenais l’entraînement, puis m’arrêtais à cause des migraines. Après des examens chez le neurologue et un début de traitement en janvier 2024, j’ai disputé quatre matches en championnat, mais la douleur persistait alors je n’ai pas voulu prendre de risque. Je passé des tests cognitifs, qui ont montré que mon cerveau avait perdu en traitement de l’information, en mémoire et en concentration, alors je n’ai pas repris le foot depuis.

Comment cette blessure vous impacte-t-elle au quotidien ?

J’ai des maux de tête quasi permanents du matin au soir, même sans effort apparent. Conduire était devenu impossible, se concentrer sur un écran me demande encore beaucoup. Chaque stimulation devient une contrainte supplémentaire. À force on s’habitue à la douleur, mais c’est loin d’être une solution pérenne.

Où en êtes-vous actuellement ? Vous avez trouvé des solutions ?

On sait que la commotion a enclenché tout ça, mais on ne sait pas pourquoi je ne récupère pas. Sur ce qui touche le cerveau, personne ne réagit de la même manière. Pour un choc similaire, certains récupèrent en deux semaines, et il y a quelques cas comme moi qui prennent plus de temps. Avec les soignants qui m’accompagnent, j’ai bon espoir de trouver une solution rapidement.

« Personne ne peut me donner la certitude que cela va s’arrêter »

Vous avez encore envie de rejouer au foot ?

Bien sûr, j’ai toujours envie de retrouver les terrains et de vivre mon rêve. Au début, malgré la commotion, je voulais continuer les entraînements et les matches. Le foot faisait partie de mon quotidien depuis plus de treize ans, alors en être privé m’a bien perturbé. Mais j’ai vite compris que le cerveau, ce n’est pas comme un genou ou un ischio sur lequel on peut forcer un peu. Ça impacte la santé globale, et je ne veux pas la sacrifier. Et même si je rejouais aujourd’hui, je ne serais qu’à 20%, ça n’aurait aucun intérêt.

Quelle a été votre première inquiétude ?

Je ne m’attendais pas à ce que ça dure aussi longtemps. Je n’avais jamais été sensibilisé sur ce genre de blessures, donc je ne m’en suis pas soucié au départ. Mais un mois de douleur pour un choc qui paraissant anodin ? J’ai commencé à me demander : quand est-ce que ça va s’arrêter ? Est-ce que je vais devoir vivre avec ça toute ma vie ? J’ai la conviction que non, que l’on va trouver une solution, mais il n’y a personne qui peut me donner la certitude que cela va s’arrêter.

« Plus sensibiliser les joueurs serait déjà un bon point, mais on ne peut pas empêcher les commotions »

Vous avez pu échanger avec d’autres sportifs victimes de blessures similaires ?

J’ai eu l’occasion d’en discuter avec Florent Duparchy qui était gardien de but et qui a dû arrêter à la suite de deux commotions. Il a mis un terme à sa carrière à 23 ans, j’ai le même âge, alors son histoire m’a touché. J’ai aussi pu en parler avec Maxime Gonalons qui a eu une commotion cérébrale à sa toute fin de carrière. Heureusement pour lui, il a récupéré plus vite que Florent ou moi, mais cela montre à quel point ce qui touche au cerveau devient du cas par cas.

Il manque de sensibilisation sur les commotions dans le foot ?

On commence petit à petit à en parler, mais il n’y a rien de concret au niveau des instances. Au rugby, il y a des protocoles à suivre en cas de commotions et beaucoup de préventions. Plus sensibiliser les joueurs serait déjà un bon point, surtout dans le foot, mais on ne peut pas empêcher les commotions en elles-mêmes. En revanche, on peut mettre en place des mesures concrètes pour agir directement après le choc et éviter d’éventuelles complications futures.

« Que ton alimentation soit ta première médecine »

Pourquoi avoir choisi le livre comme moyen d’expression ?

Lorsque je me suis arrêté, il me fallait trouver une échappatoire qui ne demande pas un gros effort physique, et la cuisine s’est imposée naturellement. Au fur et à mesure, j’ai commencé à écrire mes recettes et à les prendre en photo. Je me suis dis que j’allais en faire un livre numérique pour ma famille, mes amis, pour garder un bon souvenir de cette période. Finalement, je me suis mis en tête de le partager à un plus grand nombre, ça me donnait un challenge, une source de motivation. Ayant des connaissances dans l’imprimerie, je me suis dit qu’un livre concret était mieux qu’un e-book. On l’a dans les mains, on peut le feuilleter, l’offrir en cadeau. C’était important pour moi d’avoir un objet physique.

Parler de nutrition pendant cette pause dans le foot, c’était aussi un moyen de rester dans le sport ?

C’est un sujet qui va de pair avec le sport, alors en un sens oui. Je me suis toujours intéressé à la nutrition, pour être en bonne santé en tant qu’humain, mais aussi pour optimiser mes performances en tant que sportif. On a eu quelques interventions à propos de l’alimentation dans les clubs que j’ai côtoyé, mais c’était assez généraliste. Étant curieux, je me suis vite renseigné plus en détails de mon côté. D’ailleurs, je continue à me former pour avoir un certificat qui atteste de mes connaissances.

Ce livre était un moyen de sensibiliser les jeunes sportifs à l’importance de la nutrition ?

Il y a une phrase d’Hippocrate qui dit « que ton alimentation soit ta première médecine. » Alors qu’on soit un futur athlète, un sportif du dimanche ou une personne qui veut prendre soin de sa santé, la nutrition est un point clé. Et grâce à mon expérience, je sais que l’alimentation est primordiale pour tout sportif souhaitant performer, au même titre que l’entraînement.

« On peut manger sainement tout en se faisant plaisir »

Il fallait aussi déconstruire le cliché qu’on ne peut pas se faire plaisir en mangeant sainement ?

Exactement, c’était un objectif au même titre que transmettre mes connaissances. Il y a beaucoup de personne qui mangent sainement, mais qui sont frustrées car elles ne prennent pas de plaisir. Même en tant que sportif, j’ai toujours réussi à concilier une bonne hygiène de vie et une nutrition saine avec le plaisir de manger. C’est cet aspect que j’ai voulu partager.

Quel était le processus pour trouver les recettes du livre ?

J’avais déjà des recettes phares que je cuisinais régulièrement et que j’ai intégré dans le livre. Puis j’ai pris des recettes « classiques » que j’ai revisité, avec mes goûts personnels mais surtout avec une meilleure composition, des proportions différentes, des ingrédients plus sains…

Il y a plus de 120 recettes dans le livre, vous en avez une préférée ?

Tout dépend de l’envie ! (sourire) Une de mes préférées reste le Snickers revisité, c’est une barre chocolatée très appréciée pour son goût, mais la composition n’est pas flatteuse. Et ici, je transforme la recette pour que les gens mangent quelque chose d’aussi bon en bouche, mais avec des ingrédients plus sains. Cela illustre l’idée qu’on peut manger sainement tout en se faisant plaisir.

Que diriez-vous à une personne qui hésiterait à acheter votre livre ?

De nombreux régimes à la mode échouent car ils ne sont pas adaptés au mode de vie de ceux qui l’essaye. Ce livre promeut lui aussi une hygiène de vie saine, mais que l’on peut adapter à ses envies et tenir sur le long terme puisqu’il allie plaisir et équilibre.

« J’aurais pu choisir de ne relever que ce que je perds, mais j’ai préféré trouver du bon »

À 23 ans, quels sont vos projets pour l’avenir ?

Avant tout, j’aimerais retrouver ma santé. Mais une fois cela de côté, je n’ai qu’une envie, c’est de retourner sur les terrains pour faire ce que j’aime le plus. Mais cette période de pause dans le foot m’a permis de développer d’autres aspects que j’ai envie de garder : l’entreprenariat, les investissements, être sur différents projets… Je travaille aussi avec un agent de joueurs, c’est un projet en lequel je crois beaucoup et qui me permet de garder un pied dans le foot. J’espère pouvoir remettre le deuxième pied sur les terrains le plus vite possible, mais en attendant, je sais que j’ai tous ces projets sur lesquels me concentrer.

Vous êtes resté en lien avec le club d’Annecy ?

Je pense que nous avions un projet intéressant, j’étais confiant pour la suite. Je n’étais pas trop présent au club ces derniers-mois, mais je suis toujours en contact avec le staff. Au début, je continuais de faire ma musculation là-bas et d’être au côté des autres joueurs, c’est important de se sentir dans l’équipe malgré tout.

« Être résilient, c’est un mot important pour moi »

Vous gardez un œil très positif et mature sur cette situation pleine d’incertitude…

Je tiens cette force de ma foi et du soutien de ma famille, ces deux éléments ont été déterminantes. J’aurais pu choisir de ne relever que le négatif, ce qu’on m’enlève, ce que je perds, mais j’ai préféré trouver du bon. Cette pause m’a permis d’explorer de nouveaux domaines que je n’aurais pas pu découvrir en restant pleinement investi dans le football. Peut-être que tout cela est arrivé pour une bonne raison, alors je m’adapte et je tire du positif de chaque moment.

Vous avez un message pour ceux qui liraient l’article ?

Il y a du positif dans chaque situation, cela dépend uniquement de comment on décide de les voir. Il ne faut pas avoir peur de s’adapter pour pouvoir aller de l’avant. Et être résilient, c’est un mot important pour moi.

Propos recueillis pour LE PROGRÈS




Okis et Mani Deiz : une esthétique léchée pour La Crème la plus onctueuse du rap lyonnais

Par Lou-Marco Crepelle

Avec ses références géographiques et culturelles, et son argot aussi complet que complexe, Okis s’est vite imposé comme l’ambassadeur rapologique de Lyon. Des placements rigoureux et méthodiques avec un son et un flow bien à lui, que pouvait-on attendre d’un nouveau disque d’Okis ? Un renouvellement dans la musicalité et l’interprétation ou l’affirmation d’une formule déjà bien rodée pour fidéliser son public ? C’est clairement la seconde option qu’a choisi le rappeur des Pentes en sortant La Crème, nouveau disque réalisé en tandem avec Mani Deiz.

Deux disques. C’est ce qu’il aura fallu à Okis avant de sortir son premier album Rêve d’un rouilleur (dont l’analyse est disponible ici). Ce premier long format voyait l’éclosion pour certains, et la confirmation pour d’autres, du talent et de la proposition unique du rappeur lyonnais. Mani Deiz, qu’on ne présente plus dans les crédits du rap français, a rapidement vu le talent d’Okis avec qui il s’est associé pour ce premier album. Une fois n’est pas coutume, ce duo est de retour sur La Crème, une combinaison qui fonctionne bien grâce à la vision commune des deux artisans d’un son dont eux seuls ont le secret.

« Ça parle d’Okis, je vais te montrer qui c’est »

Comme sur Rêve d’un rouilleur, Okis conserve ce qui le rend si spécial et nouveau : son écriture. Un phrasé relativement lent (rythme de la boom bap oblige) mais si fourni qu’il en devient rapide à l’oreille. Et cette richesse offre un vrai plaisir à la réécoute, qui révèle à chaque fois de nouveaux éléments passés inaperçus à l’écoute précédente. On pourrait penser que cette concentration de mot compliquée à déchiffrer : elle l’est au premier abord. Et si certains voient en cette complexité le point faible d’Okis, j’y vois plutôt le point fort. Comme une nouvelle langue que l’on voudrait apprendre, il peut être difficile de se mettre dedans, mais une fois les bases maitrisées on profite pleinement de la densité de ses textes.

J’ai promu OK, promis au game que j’lui ferai des projets
J’ai promis aux gars que j’leur ferai des brochettes

Okis – Tremolo

Pour un salaire d’pion, nique un : « travaille et tais-toi »
Mon gars, t’es coincé tout l’été donc vive un : « tout laisser et tailler sous les étoiles »

Okis – Si j’allais mourir ce soir

J’rappe des plans séquences mais j’peux m’débrancher quand j’veux
Putain, c’t’abruti glande, y a même la prod qui rouille, donc on y braille des broutilles
Apprenti rookie t’rend ton Gucci, prend ton Wu-T Clan

Okis – La ville en umbro

De son précédent album, Okis a gardé ses références à Lyon et la description de son quotidien, auxquelles il a ajouté des réflexions plus personnelles. À propos de sa consommation de drogues, du fascisme qui gangrène les rues lyonnaises, de l’incompétence des politiques, mais aussi de son amour pour le rap, pour l’OL, et pour son train de vie qu’il décrit avec affection sans l’embellir. Des phrases aussi mélancoliques que remplies d’espoir, qui font d’Okis un rappeur, un humain attachant (sans pour autant le connaître personnellement bien sûr) que l’on suit au gré de ses balades méditatives. Si sa musique peut marquer un public national, elle sera d’autant plus touchante pour les Lyonnais (dont je fais partie vous l’aurez compris).

Bébé, la tise me manque, j’essaie d’me dire qu’la drogue est plus révélatrice qu’menteuse
Mais tout roule tant qu’j’assume qu’j’m’assomme tout le temps

Okis – Tout roule

Si j’allais mourir ce soir, j’voudrais qu’on m’laisse mon aprèm
J’voudrais rentrer chez moi gratter un dernier schéma

Okis – Si j’allais mourir ce soir

Squatte le Sytral, j’aiguise des lignes esquissées (Ok, ok)
Ça parle d’okis, j’vais t’montrer qui c’est

Okis – Smala municipale

Mani Deiz comme architecte sonore

On dit qu’il n’y a que les imbéciles qui ne doutent pas. Mais impertinent serait celui qui douterait des talents de Mani Deiz, qui demeure un gage de qualité après ses nombreuses années dans le rap. Même si Okis a avoué avoir commencé le beatmaking, jusqu’à y être plus dévoué qu’à l’écriture, on ressent la patte de Mani comme on la ressentait déjà sur Rêve d’un rouilleur. La combinaison de ces deux artistes aux visions et ambitions communes a une direction très claire : poser les meilleurs couplets sur des samples en 90bpm (très cliché je l’admets). Et c’est cette connexion qui marque les esprits, où les textes semblent taillés pour les prods, tout autant que les prods semblent conçues pour épouser les textes. Comme si le morceau gardait tout son sens même en enlevant le texte ou la prod, puisque les deux s’allient et se complètent.

Sur Tout roule, le flow latent presque somnolent d’Okis retranscrit en paroles les ambiances d’un sample, à la guitare lancinante et aux drums étouffés, avec un refrain désillusoire qui reste en tête « tout roule tant que j’assume que j’m’assomme tout le temps ». Ou encore la rythmique de basse groovy sur La ville en umbro qui donne aux couplets des deux lyonnais des vibes de baraudes nocturnes dans les Pentes, de Croix Paquet au Gros Caillou.

Un casting irréprochable entrée – plat – dessert

Pour nous délivrer la crème la plus onctueuse, Okis s’est entouré de rimeurs d’exception : le lyonnais Tedax Max et ses Gars Surs Municipaux Matox et Rowtag. Et pourquoi s’embêter avec des collaborations lointaines, quand on peut s’offrir un tel casting quasi 100% lyonnais ? (Matox est Clermontois sur le papier mais Lyonnais dans le cœur)

Le choix de ces featurings sonne vraiment comme une démarche de partage, et a du sens autant dans l’EP que dans le parcours d’Okis. Si tout s’est rapidement accéléré pour lui, comme il l’évoque dans Processus avec Sandra Gomes, c’est aussi une manière de rester en famille. Une famille unie par la culture lyonnaise d’une part, mais surtout par une même vision sincère du rap et du partage dans la musique.

Le centre-ville sombre, j’te l’ai décrit dans mille sons, j’ai fait partir plus d’mille sots
Entre rue Paul Bert et rue Moncey (J’te l’dis), Lyon, c’est big, viens prendre les mesures

Tedax Max – La ville en umbro

J’mе lève a l’heure où l’Frip US ouvre (Midi 20)
Encore d’la veille, j’suis très peu saoul
Dans la vitrine du type, j’vois qu’le tit-pe souffre

Matox – On rôde on ride

Miracles et périls, on atterrit là, j’avais pas prédit ça
Hier, j’trainais tard pour des denrées périssables

Rowtag – On rôde on ride

D’un simple coup d’œil, on pourrait être tenter de considérer La Crème comme une réédition, un complément à son premier album. Mais il est en réalité un disque à part entière, avec son cheminement et sa structure, encore plus tournée vers les samples nocturnes et le drumless. Cet aspect épuré des productions laisse la juste place aux textes denses d’Okis, qui seront pour toujours témoins et acteurs d’un quotidien de rouilleur, d’une culture rap exigeante et d’un combat contre le fascisme qui n’aura jamais sa place à Lyon.




 Handisport – À Sainte-Foy-Lès-Lyon, le foot adapté remet le partage et l’inclusion au centre du jeu

Par Lou-Marco Crepelle

En 2021, le FC Sainte-Foy-Lès-Lyon noue un partenariat La Passerelle et crée une section de foot adapté. Quatre ans plus tard, la section accueille une quinzaine de joueurs en situation de handicap mental et psychique, qui disputent régulièrement des matches contre d’autres équipes de la région. Un jeu sans pression qui rappelle les valeurs premières du sport.

Fabien Mézard assure le rôle de président du FC Sainte-Foy-Lès-Lyon depuis 2023. Photo Lou-Marco Crepelle

« Un football de qualité pour tous. » C’est ainsi que Fabien Mézard, président du FC Sainte-Foy-Lès-Lyon depuis deux ans, définit l’identité du club. C’est dans cette même logique que le FCSF s’allie à La Passerelle en 2021, une association qui propose des activités physiques et sportives aux personnes en situation de handicap mental ou psychique.

« On apprend beaucoup de choses »

De ce partenariat naît la section de foot adapté, qui accueille aujourd’hui une quinzaine de joueurs. « Ma vision, et celle de Marc Chantre mon prédécesseur, est que Sainte-Foy met en avant l’aspect éducatif et social, en plus de l’aspect sportif, explique Fabien Mézard. En dehors du club, je suis moniteur éducateur dans une maison d’accueil spécialisée, alors j’ai une sensibilité particulière à cette collaboration. »

La section foot adapté accueille des joueurs de 15 ans et plus atteints d’une déficience mentale ou psychique. Fabien et Alexandre, tous deux atteints d’autisme, viennent au club chaque mercredi soir depuis trois ans : « On apprend beaucoup de choses, et on prend beaucoup de plaisir à partager ces moments avec les autres joueurs. » Comme pour le cécifoot, les règles classiques ne sont que légèrement adaptées : les joueurs évoluent en équipe de huit sur demi-terrains, au lieu de onze sur grands terrains, et la règle du hors-jeu est rarement appliquée. Les arbitres font également preuve de beaucoup de bienveillance et de pédagogie, notamment sur les fautes.

Une mission qui dépasse le cadre sportif

Pour être encadrés et entraînés, les joueurs peuvent compter sur l’expérience de Giani Ollon, enseignant en activité physique adaptée au sein de La Passerelle. « On a cette volonté de permettre aux joueurs de développer le moteur, le cognitif et leur autonomie. Mais on a aussi ce rôle de les sociabiliser et faire changer le regard du public sur le handicap. Nos missions dépassent rapidement le cadre du foot » explique Gianni, qui entraîne à Sainte-Foy depuis presque cinq ans.

Il peut compter sur l’aide de Thibault Vanhoutte, un ami d’enfance qui l’épaule dans l’encadrement du foot adapté depuis trois ans. « Au départ je suis vraiment venu par amitié. Et puis au fil des séances, on se prête au jeu, on s’attache aux joueurs. Ils sont très reconnaissants envers nous, alors on a carrément envie de leur rendre et de continuer à marcher à leurs côtés. »

Gianni Ollon, éducateur.
Photo Lou-Marco Crepelle
Thibault Vanhoutte, éducateur.
Photo Lou-Marco Crepelle
Fabien Gerstner, joueur.
Photo Lou-Marco Crepelle
Alexandre Babin, joueur.
Photo Lou-Marco Crepelle

Régulièrement, le district organise des plateaux pour permettre à ces équipes de s’affronter. À la différence des matches des valides, les rencontres avec les joueurs en situation de handicap génèrent moins de tensions et de frustration. « En foot adapté, la compétition passe au second plan, confirme Fabien Mézard. À la fin de la journée, tout le monde est juste heureux d’avoir participé ou organisé les matches ! Cela remet les objectifs premiers du foot au centre du jeu : le sport, le partage et l’inclusion. »

Reportage réalisé pour LE PROGRÈS




Running – Lyon Urban Trail 2025 : La Piste de la Sarra, une course dans la course

Par Lou-Marco

La Piste de la Sarra, autrefois connue comme une piste de ski, s’est transformée en véritable emblème du Lyon Urban Trail. Un point de passage incontournable pour chaque coureur, qui peut tenter le défi de devenir roi ou reine de la Sarra.

La terreur du LUT : la piste de la Sarra. Photo Maxime Jegat

Si la Piste de la Sarra est l’une des nombreuses épreuves que renferme le Lyon Urban Trail (LUT), elle est de loin la plus emblématique. Redoutée par tous, elle attend les coureurs dès la fin du troisième kilomètre pour les parcours 10 km, 15 km et 25 km, ou au début du seizième kilomètre pour le 37 km.

Avec ses 250 m de long pour 53 m de dénivelé, cette ancienne piste de ski fermée en 1991 occupe une grande place dans le cœur des coureurs lyonnais. Habituellement inaccessible au public, elle rouvre deux fois par an, à l’occasion des éditions du LUT de jour et de nuit.

Un défi chronométré pour être sacré roi ou reine

La Piste de la Sarra, c’est aussi le challenge Queen & King de la Sarra qui se tient lors de la course. Depuis 2023, chaque coureur est chronométré sur son ascension de la Sarra. Les plus rapides sont désignés reine et roi de la Sarra et reçoivent une récompense. Lors de l’édition 2024, Lydie Jung et Gaëtan Jardiné avaient remporté le défi en 01:48 et 01:32. Cette année, Léa Peyrard et Pol Robert ont été couronnés avec tous deux un temps de 01:37.

En dépit de la récompense promise (un ensemble running de la marque Salomon), nombreux sont ceux qui délaissent le défi pour se concentrer sur la course entière. C’est le cas de Maéva, qui est arrivée à bout de souffle en haut de la Sarra : « Même s’il y a bien d’autres montées dans le parcours, celle de la Sarra est particulière à cause de sa difficulté. Je l’avais commencé en courant, mais j’ai vite commencé à marcher ! Je voulais me préserver pour les 11 km restants. »

Maéva, motivée à monter la Piste de la Sarra en courant, a fini en marchant et à bout de souffle.  Photo Lou-Marco Crepelle

« On profite et on admire le paysage »

L’accès exceptionnel à la Piste de la Sarra offre une vue imprenable sur la colline de la Croix-Rousse. L’occasion, ici comme sur le reste du parcours, de redécouvrir la ville sous un autre angle. « J’ai vu certains hausser le rythme en arrivant au pied de la Sarra, souffle Maéva, entre deux respirations. Mais pour ceux comme moi qui courent pour le plaisir, on profite et on admire le paysage. La magie de cette course, ce sont aussi les points de vue qu’elle offre. » Que ce soit pour sa difficulté ou son cadre, cette ascension redoutable s’est imposée comme un incontournable du running lyonnais.

Reportage réalisé pour LE PROGRÈS